Pourquoi Poutine a-t-il offert quinze milliards de dollars à Ianoukovitch ?

Par défaut
Auteur : Ioulia Latinina, éditorialiste pour Novaya Gazeta

L’histoire de notre « politique de charité » se décompose en deux temps : la tragédie, puis la comédie.

Reuters

Un couple s’embrasse symboliquement sur la place de l’indépendance à Kiev

L’Union soviétique a distribué des milliards aux chefs d’État des pays en développement. Il leur a fourni des mitrailleuses, des chars, des armes, de la nourriture, des ressources gratuites, et même du pétrole. Ceux des chefs qui n’étaient pas sanguinaires, ont ri des bizarreries des idiot communistes tout en jurant un amour éternel à Léonid Brejnev. Et puis ils se sont empressés de maudire les capitalistes tout en leur demandant s’ils ne voudraient pas par hasard leur donner un peu plus …

Dans les villages il n’y avait pas de gaz, et dans les magasins pas de saucisses, mais Brejnev a estimé qu’il fallait édifier le communisme dans le monde entier. Ca ne s’est jamais fait : il s’est avéré que l’URSS a fait faillite. Ce n’est pas l’unique raison, mais en partie parce que des pétrodollars ont été distribués à des Nasser, des Lumumba et autres Carré. C’était une tragédie. Superpuissance, oui et non, en tout cas le monde était au bord de l’anéantissement nucléaire.

Actuellement, Vladimir Poutine est en train de faire la même chose, mais version comique. Au lieu de l’Afrique, c’est l’Ukraine que nous achetons, au lieu de gâcher la vie à des capitalistes de la lointaine Amérique latine, nous ruinons celle de Saakachvili en Géorgie, au lieu d’entretenir Cuba, c’est l’ensemble de l’Ossétie du sud et toute sa population que nous entretenons.

Les 15 milliards que Poutine a payé à Ianoukovitch pour l’Ukraine, en achetant ses obligations pourries, iront exactement au même endroit que les crédits soviétiques fait à nos « frères » : sur un cahier de créance. Or, vous pouvez être certain que l’Ukraine ne remboursera jamais cet argent.

Notez bien ces mots : d’ici quelques années, et ce aux yeux de n’importe quel gouvernement, l’Ukraine sera officiellement en défaut de paiement.. Ou alors, la dette sera tout simplement effacée, dans le meilleur des cas pour Poutine, en échange de quelques concessions à ses amis.

Bien sûr, ce ne sont pas 15 petits milliards de dollars qui vont ruiner la Russie, qui vient de gaspiller 50 milliards dans les Jeux olympiques d’hiver. Je pense qu’il est toutefois utile de rappeler que ces 15 milliards auraient certainement été utiles pour d’autres choses, comme par exemple s’occuper de la route reliant Moscou à Vladivostok, qui n’est toujours pas goudronnée. Vladivostok, ce trou perdu à propos duquel des reportages de journaux étrangers sont régulièrement publiés, et qui ressemblent de près aux voyages de Linvingston en Afrique australe de 1849.

La grosse question reste malgré tout : pourquoi faire ? Avec les dirigeants de l’Union soviétique, c’était clair : les gars croyaient sincèrement à la construction du communisme à travers le monde. Mais aujurd’hui, pour quoi ? Ils sont là, au Kremlin, à sérieusement croire que ces 15 milliards offerts à M. Ianoukovitchde vont renforcer le pouvoir de Vladimir Poutine en Ukraine ? A en juger par l’ampleur d’Euromaïdan, il semble difficile de croire que Ianoukovitch puisse parvenir à jouer la carte « Poutine » dans son pays. S’il y a quelqu’un qui doit reprendre la main sur l’Ukraine, c’est bien Ianoukovitch lui-même.

En fin de compte, les raisons qui motivent le Kremlin à agir ainsi sont plutôt claires. Depuis l’arrivée de Ianoukovitch au pouvoir, et même avant, Moscou est préoccupée par l’idée de perdre pied en Ukraine. A peine sa victoire officiellement reconnue par l’administration présidentielle russe, Ianoukovitch aurait reçu un fax avec une description détaillée des nombreux souhaits de Moscou. L’idée était irréaliste : si tant est que Ianoukovitch avait quelque chose à donner, pourquoi l’aurait-il donné à Poutine ? Il le tient, mais se comporte de manière bien trop intrusive. En fait, c’est typiquement de la géopolitique à la russe.

Actuellement, la géopolitique consiste à ce que les pays voisins appliquent les ordres provenant du cercle proche de Poutine. Au Kremlin, l’on considère que ce la renforce le prestige de la Russie.

Cela fonctionne de cette manière pour l’Ukraine : on donne 15 milliards pour que l’Ukraine pardonne, mais elle devra donner en échange ceci et cela.

C’est exactement la même chose avec la Libye, à qui l’on a accordé l’effacement de la dette soviétique, mais en échange de quoi les entreprises d’Etat (comprenez, appartenant aux amis de Poutine), signent de gros contrat. La logique est donc : petite perte pour l’Etat, gros profits pour les « bonnes personnes ».

Honnêtement, je soupçonne cette histoire de n’avoir jamais vraiment commencée. Première étape : l’économie ukrainienne est menacée de sanctions telles que Ianoukovitch sera obligé d’abandonner le rapprochement avec l’UE. Deuxième étape : soutenir Ianoukovitch dans un crédit qu’il ne pourra jamais rembourser. Troisième étape : atteindre les entreprises ukrainiennes en échange d’un prêt annulé/restructuré. De gré ou de force.

En fait, l’idée est loin d’être stupide, mais il ya un « mais ». Pour que ce plan de génie fonctionne, nous avons besoin que Ianoukovitch reste président. Et à en juger par le cours des choses actuelles, il est peu probable que son mandat soit renouvelé. Il est donc bien probable que ces 15 milliards restent en Ukraine, et les combattants pour « la renaissance spirituelle des liens et la grandeur de la Russie »- se retrouvent sans usines.

Traduction : #Ligouchka

Source : Novaya Gazeta

« Le Kremlin refuse tout compromis, vexé face à plus malin que lui. »

Par défaut
Auteur : Ioulia Latinina, éditorialiste pour Novaya Gazeta

Lisant et appréciant beaucoup la presse russe, dont les subtilités de la langue me sont de plus en plus accessibles, j’ai souvent envie de partager des articles, réflexions et idées avec mon entourage. Rodée à la traduction grâce à mes stages, j’ai eu l’idée (soufflée par mon amie Justine, en fait) de publier, de temps en temps, des articles russes traduits en français sur ce site.

Lorsque je suis arrivée en Russie, j’ai été accueillie par des expatriés d’une quarantaine d’années, presque tous chefs d’entreprises en Russie depuis la fin des années 1990. Amoureux de la Russie, ils s’exclamaient « Ici au moins [contrairement à la France] on a une vraie liberté d’expression ! »

Euh … Mais, la censure, tout ça ? C’est longtemps après que j’ai compris qu’ils parlaient plutôt du politiquement correct. En France, une forme de censure est effectivement présente en permanence au dessus de nos têtes, mais ce n’est pas le gouvernement qui en est responsable, mais plutôt … Nous-mêmes. Ca s’appelle le tabou. Pas de ça en Russie. Biensur, cela laisse la place à une violence psychologique désagréable et légitime les idées les plus extrêmes. Pourtant, j’apprécie énormément cette franchise, et l’absence d’hypocrisie de la part des russes.

En ce qui concerne la presse, ce politiquement correct est presque absent : les journalistes sont bien moins ennuyeux qu’en France, ils s’expriment sur ce qu’ils pensent dans des éditos incroyables, et je me régale.

Je lis tout particulièrement une éditorialiste, Youlia Latinina, sur Novaya Gazeta.
Voici la traduction de son dernier article datant du 19 avril 2013 sur les relations russo-américaines et la liste Magnitsky. La langue russe étant très différente de la langue française, et moi-même n’étant pas traductrice, il est possible que certains passages sonnent faux. Mais c’est le fond qui compte !

Ioulia Latinina, Novaya Gazeta

Ioulia Latinina, Novaya Gazeta

« Au lieu d’accepter le compromis des Américains, le Kremlin le refuse avec l’égo d’un idiot vexé face à un intellectuel ».

Résultat du mach : 1-0 pour Poutine. L’administration Obama a retardé d’un an la publication de la « liste Magnitski ». N’ayant plus de forces pour lutter, elle l’a publié dans sa forme la plus rétrécie après avoir retiré de la liste tout fonctionnaire, dont le nom était susceptible d’irriter le Kremlin en y laissant donc des « Doukouzovs » et des « Karpovs », dont Poutine se contrefiche. Ou du moins c’est ce que croyaient naïvement les gentils pacifistes d’Obama.

Tout de suite après, le président Obama, heureux des compromis et en attente d’une récompense, a envoyé à Moscou Tom Donilon, son conseiller à la Sécurité nationale. « Même pas en rêve » ! Au lieu d’apprécier l’humilié des Américains, le Kremlin s’est indigné se sentant comme une andouille indécise. « Vous allez voir! On va vous…! C’est une ingérence dans les affaires intérieures! » ou encore, plus diplomate : « Donilon a mal choisi le moment », « pas de réunion possible avec le président », etc. […]. Il n’y a effectivement pas eu de rencontre. Poutine est passé « pour une minute », pendant que Donilon, devant lui livrer un message personnel de Barack Obama, était en discussion avec l’adjoint du ministre des Affaires étrangères. Bon.

Il s’avère très humiliant de faire un maximum de concessions à un « salaud », qui en retour vous insulte et vous balance des tomates. La nature humaine étant ce qu’elle est, on aurait pu supposer qu’Obama se venge de l’ingratitude du Kremlin et décide d’élargir la liste.

Mais Poutine peut dormir sur ses eux oreilles. La politique étrangère du président Obama me fait penser à la tentative d’un honnête homme de s’excuser devant un pauvre type ivre dans le métro, qui lui aurait marché sur le pied volontairement, en quête d’auto-affirmation, et tout en sachant pertinemment qu’un homme décent, même costaud, ne lui donnera jamais un coup de poing.

En 2009, Obama présentait ses excuses aux musulmans, mais cela n’a pas pu désarmer «Al-Qaïda». L’année dernière, après l’attaque contre l’ambassade américaine du Caire, la secrétaire d’État Hillary Clinton « exprimait ses regrets » quant à la sortie d’un film insultant la dignité religieuse ; lorsque, à la suite d’une attaque soigneusement planifiée par des terroristes à Benghazi provoquait la mort de l’ambassadeur américain, l’administration Obama déclarait qu’il s’agissait d’une attaque spontanée des mêmes citoyens, profondément insultés dans leurs meilleurs sentiments religieux. Il semblait que cela pourrait servir d’une leçon, mais voilà : le lundi après l’explosion à Boston le gentil président Obama n’a même pas prononcé le mot «attentat».

Dans cette ambiance, la recherche des bonnes grâces du Kremlin, c’est une bagatelle. Les gens honnêtes ne peuvent en principe pas comprendre, que les fanatiques et les voyous ne sont pas enclins au compromis, et que chaque compromis pour eux n’est qu’un prétexte pour une nouvelle agression. D’autant  plus que la Russie n’est pas un acteur international majeur et qu’elle n’est pas la première préoccupation des États-Unis.

Le président Obama continue de penser que s’il prend Poutine dans le sens du poil, il gagnera en échange son soutien sur le dossier Iranien, et cela parce qu’Obama lui-même aurait agit ainsi. Et chaque fois, quand, en échange d’une faveur, ses conseillers enverront une lettre personnelle au ministre délégué des Affaires étrangères, le président Obama considérera que la prochaine fois il faudra être plus zélé encore envers ces braves gens.

Toutefois, cette particularité n’est pas propre au président Obama mais plutôt à la démocratie. Chamberlain et Daladier se sont comportés de la même façon à Munich.

Il faut dire que chaque fois que l’on compare le panel d’options politiques dont dispose un leader d’une société ouverte avec celle d’un dirigeant autoritaire, ce dernier gagne irrémédiablement. Le dirigeant autoritaire peut déclarer publiquement une chose et secrètement son contraire, comme l’Arabie Saoudite, officiellement opposée à l’intervention des États-Unis au Moyen-Orient, mais qui les supplie en réalité de bombarder l’Iran. Un Etat autoritaire peut très bien être en guerre avec l’Eurasie aujourd’hui, avec l’Océanie demain, tout en affirmant qu’il a toujours été en guerre avec l’Océanie. Aussi le dirigeant autoritaire peut-il réagir à une proposition de compromis comme bon lui semble. Un jour « merci », le lendemain « aller vous faire voir ».

Que ressort-il de tout ça? Rien du tout. Le problème de Poutine n’est pas l’état de guerre virtuelle permanent avec les États-Unis, qui au contraire lui permet d’avoir le sentiment de sa propre importance. Cette guerre est peu visible à l’extérieur de la Russie. Les mêmes guerres virtuelles motivées par les mêmes motifs idéologiques sont menées par le Soudan, la Bolivie, le Zimbabwe et j’en passe, dont les autorités raisonnent ainsi : «Je me bats contre les États-Unis, donc je suis important ». Donc le problème de Poutine n’est pas de perdre potentiellement cette guerre virtuelle. Oh non, le Kremlin bénéficiera à chaque fois d’une sorte de supériorité psychologique telle que celle précédemment citée de l’ivrogne méprisant et pitoyable.

La différence entre ces deux personnages : une fois satisfait d’avoir fièrement piétiné le brave homme dan le métro, ce fameux alcoolique ira s’installer sur un banc pour raconter ses exploits à ses camarades et expliquera comment il a donné une leçon à l’andouille qu’il avait en face de lui. L’andouille en question, elle, ira au boulot pour travailler dur.

Seulement voilà, il y a un obstacle majeur au comportement de Poutine : le gaz de schiste. Largement exploité aux US, il a déjà provoqué une chute vertigineuse des prix du gaz. Les conséquences seront identiques pour le pétrole grâce à l’exploitation prochaine de l’huile de schiste d’ici trois-quatre ans.

Avant que ce moment arrive et même après, le Kremlin aura toujours le plaisant loisir de réprimander des Américains et d’être grossier avec des conseillers d’Obama en visite personnelle.

 

Traduction : #Ligouchka

Source : Novaya Gazeta