Azerbaïdjan : de Washington à Moscou

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A mesure que la politique étrangère russe et le paysage eurasiatique évolue, Bakou semble réévaluer la pertinence stratégique de ses liens avec l’Occident en fonction de ses objectifs.

Le 26 décembre dernier, les autorités azerbaïdjanaises ont perquisitionné le bureau local de Radio Free Europe/Radio Liberty, média financé par les États-Unis, ordonnant aussitôt sa fermeture.Plus récemment, la police a arrêté Khadija Ismayilova, une des journalistes d’investigation les plus importante du pays, sur des accusations fallacieuses.

Ces événements ont été interprétés à l’étranger comme un marqueur d’un nouveau tournant. C’est vrai. Cela implique également une hostilité croissante du gouvernement azerbaïdjanais face à Washington.

Budug_Azerbaijan16L’Azerbaïdjan a un emplacement privilégié, placé entre la Russie et l’Iran sur la mer Caspienne, riche en pétrole et gaz. Depuis son indépendance, le pays est un partenaire solide des États-Unis. Sa coopération avec Washington a notamment eu pour but de briser le monopole énergétique de la Russie dans la région en soutenant la construction de gazoducs et oléoducs vers la Turquie. C’est aussi un point de transit clé pour le fret militaire de l’Afghanistan. Enfin, Bakou a tissé des liens étroits avec Israël, principalement basés sur le commerce des armes et de pétrole.

« Pragmatisme, retenue et penchant utile pour l’Occident » : c’est la description qui est faite de la politique étrangère de l’Azerbaïdjan dans un câble diplomatique américain datant de 2009. Cette orientation de Bakou vers l’Ouest a toujours été au service de deux priorités : maintenir son emprise sur le pouvoir et recupérer le territoire du Haut-Karabakh, dont les arméniens se sont emparés au début des années 1990.

Mais à mesure que la politique étrangère russe et le paysage eurasiatique évolue, Bakou semble réévaluer la pertinence stratégique de ses liens avec l’Occident en fonction de ses objectifs.

L’attaque sur RFE/RL survient après des mois de rhétorique extrémiste anti-occidentale de la part du gouvernement. De hauts responsables ont accusé l’ambassadeur des États-Unis à Bakou d' »ingérence flagrante » et l’ancien ministre des Affaires étrangères suédois, Carl Bildt, d’être un espion américain.

Début décembre, le président de l’administration du pays, Ramiz Mehdiyev, a publié un immense article pour dénoncer la responsabilité de la CIA dans les « changements de régime dans l’espace post-soviétique » : autant dire les révolutions de couleur. Il a également accusé les militants des droits de l’homme d’être des pions des États-Unis.

En ce moment, l’opinion dominante consiste à dire que Washington, agissant par l’intermédiaire des ONG et des groupes de défense des droits de l’homme, tente de déstabiliser le gouvernement azerbaïdjanais. Ironique mais vrai, les militants des droits de l’homme ont pourtant critiqué les gouvernements américains et européens d’être trop laxistes avec Bakou. Washington a effectivement qualifié la perquisition (qui est en fait une violente attaque) dans les locaux de Radio Free Europe de simple « source de préoccupation ».

Malgré un non-respect évident des droits humains, l’Azerbaïdjan s’est pourtant vu offrir la présidence du Conseil de l’Europe en 2014, et hébergerai les Jeux européens 2015.

En décembre dernier, un journaliste a demandé pourquoi le gouvernement commence à critiquer si vivement les États-Unis, mais pas l’Iran ou la Russie, à un haut conseiller présidentiel, Ali Hasanov. Sa réponse fut celle-ci : « Parce qu’ils ne nous critiquent pas, voilà pourquoi. La Russie, l’Iran et la Chine, font preuve de non-ingérence dans nos affaires intérieures. »

Washington, quant à lui, juge de plus en plus ses pays partenaires en fonction de leur opposition à la Russie. Lors de son discours d’investiture, en septembre dernier, le nouvel ambassadeur américain en Ouzbékistan a fait l’éloge du pays comme d' »un partenaire de plus en plus important », soulignant « sa résistance délibérée et fiable à la pression russe ». Le mimétisme de la rhétorique russe adopté par l’Azerbaïdjan, ainsi que le rapprochement avec Moscou, constituent un chantage implicite vers Washington : « Donnez-nous ce que nous voulons, où nous nous tournerons vers la Russie. »

Les États-Unis n’ont pas besoin de céder à ce chantage. Oui, les enjeux sont élevés : depuis que Washington travaille à isoler la Russie sur le plan économique, le gaz naturel azerbaïdjanais est devenu une alternative au gaz russe encore plus importante pour les clients européens. Les changements géopolitiques de Bakou pourraient bouleverser l’équilibre fragile qui a empêché les tensions du Haut-Karabakh de se transformer en une guerre à grande échelle. Mais sacrifier ses principes juste pour consolider le soutien contre la Russie serait un raisonnement à bien trop court terme pour Washington. La situation géopolitique actuelle de Moscou n’est que temporaire. Alors que le discours pro-russe se généralise à Bakou pour le moment, d’autres blocs puissants construisent des liens étroits avec l’Occident. Échouer à se battre pour les droits de l’homme et la démocratie, y compris les droits de son propre média (Radio Free Europe), donnerait aux États-Unis l’air faible et leur ferait perdre leurs partisans. S’attendant à être arrêtée, Khadija Ismayilova se appelait les gouvernements étrangers à revendiquer haut et fort la défense des dizaines de prisonniers politiques en Azerbaïdjan. « Je ne crois pas à la défense des droits humains à huis clos », écrivait-elle. « Les gens de mon pays ont besoin de savoir qu’on soutient les droits de l’homme. »

Source : New York Times (Op-ed by Joshua Kucera)

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