La Russie n’a plus aucun point commun avec l’Europe

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Auteur : Artemy Troitsky, journaliste
pour Novaya Gazeta

C’est une grande déception, mais il semble que la Russie ne soit pas Européenne. Pas telle que nous la voudrions, en tout cas.

Avant les évènements en Crimée, personne en Russie ne remettait vraiment en question le fait que la Russie était européenne. Ou disons plutôt que nous n’en parlions pas particulièrement. Bien sûr, nous n’avons pas de démocratie, comme en Europe, et les Droits de l’Homme ne sont pas respectés ici. Mais sur le plan culturel, civilisationnel, de la mentalité, nous nous considérions comme identiques. Et puis, après tout, la corruption et tout le bordel qui va avec, ne sont pas inhérents à des pays comme la Russie ou le Nigeria. Il n’y a qu’à regarder l’Italie, la Grèce… Et pourtant, ce sont des membres de l’Union Européenne !

Tout a commencé avec les indignations et les moqueries des européens face à l’agressivité de l’État russe et de ses citoyens face à la volonté de leur voisin ukrainien de faire partie de l’Europe. À vrai dire, c’est ce qui a confirmé l’idée selon laquelle la Russie en tant que pays européen était périmée. Citons Alexandre Zinoviev : « Selon moi, peut se revendiquer européen tout pays ayant une réelle volonté d’être européen. À partir de là, l’Ukraine peut certainement être européenne. Mais la Russie ? »

Depuis l’année dernière, les termes « Europe » et « européen » sont clairement devenus méprisants et désobligeants. Si, auparavant, la notion d’« Europe » était associée au raffinement, à l’éducation, elle est maintenant plutôt synonyme de perversité, débilité, libertinage, dégradation.

D’ailleurs, même si je suis pro-européen, je pense que ces adjectifs correspondent parfaitement à certains dirigeants européens. Mais le côté pathétique des dirigeants, c’est une chose. La civilisation européenne, sa culture, ses valeurs, c’en est une autre. Je tiens à préciser, aussi, que l’anti-européanisme n’est pas venu d' »en haut » (ils ont mieux à faire) mais a bien pris ses racines dans le peuple.

Aujourd’hui, je dirais que le dégoût de la plupart des russes à la soi-disant valeurs européennes est plus forte que l’hostilité à aux islamistes et la haine des terroristes. D’ailleurs, que ces derniers, à la différence de la française des caricaturistes, notre peuple a souffert, et violemment. Les relations de l’Europe avec la Russie actuellement se rapprochent de celles qu’elle entretient avec l’Afrique du Nord ou le Moyen Orient : proximité géographique, les liens économiques plus étroits, diaspora de la Finlande à l’Espagne.

Rien de nouveau, en fait. Nous revenons simplement aux relations d’avant Pierre 1er : parfois pragmatiques ou belliqueuses, jamais fraternelles ni amicales. Les réformes européennes inspiraient la Russie, mais seule une petite couche de la population avaient un lien spécial avec l’Europe : l’aristocratie au XVIIIè, les intellectuels et architectes au XIXè.

Aussi paradoxal que cela puisse paraître, nous devons la plus ambitieuse phase d’européanisation de la Russie aux bolchéviques. Le marxisme léninisme, contrairement à d’autres autocraties, s’est totalement imprégné de l’idéologie européenne, se basant sur l’esprit et la philosophie des Lumières. C’est d’ailleurs de là que viennent les seuls aspects positifs du régime soviétique : un taux d’alphabétisation extrêmement élevé, une éducation d’excellence, des scientifiques à la pointe… Dans les faits, on sait tous que c’était bien différent : l’égalité et la fraternité à l’ordre du jour, la liberté, on l’a légèrement oublié… Pourtant, l’URSS était bel et bien considéré par l’Europe, à l’exception des communistes, comme un ennemi, un adversaire.

Le tournant libéral et les réformes des années 1990 avaient semblé gommer les aspérités et fait de la Russie un doux foyer européen. Aujourd’hui, la Russie est à genoux, et les européens sont ravis. Le pays retourne dans son « passé féodal originel », dans lequel d’ailleurs les russophobes de tous les pays se complaisent à décrire notre pays. Vous pouvez considérer ça comme une victoire du principe de souveraineté. Mais de deux choses l’une : premièrement, le revirement moyenâgeux auquel vous voulez nous conduire implique une mentalité bien moins sentimentale que ce qu’elle est maintenant. Ensuite, le triomphe mondial de l’humanisme et de la bourgeoisie, c’est dépassé. Au XVIIè siècle, d’accord. Au XXIè, ça ressemble juste à une mauvaise caricature. Pardon, Charlie…

Source : Novaya Gazeta

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