De l’Asie Centrale à la Syrie, le djihad comme alternative

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Ces trois dernières années, un phénomène inquiétant touche l’Asie Centrale : deux à quatre mille personnes sont parties rejoindre les rangs de l’État islamique (EI), ou Daesh. Pour certains, une manière de vivre leur religion de manière toujours plus pieuse. Pour d’autres, l’appel des armes tout simplement. Dans tous les cas, une alternative à leur vie actuelle.

Ils sont combattants, mais aussi infirmiers, enseignants, ingénieurs. Les recrues de l’EI en Asie Centrale n’ont pas de profil unique ni une volonté semblable. L’ONG International Crisis Group écrit dans un rapport publié le 20 janvier dernier : « Il y a des coiffeurs de dix-sept ans, des hommes d’affaires établis, des femmes abandonnées par leurs maris qui ont pris une seconde épouse en Russie, des familles qui croient que leurs enfants auront de meilleures perspectives dans un califat, des jeunes hommes, des décrocheurs scolaires et des étudiants universitaires. » Parmi eux, se trouve malgré tout beaucoup d’immigrés partis en Russie, ils effectuent des travaux mal payés, et vivent dans des conditions déplorables. Dans tous les cas, l’État islamique leur est attractif car offrant, selon les plateformes de recrutement (Vkontakte, Odnaklasniki, etc), une vie sociale épanouie, un mode de vie harmonieux, des services sociaux performants. En prime, un salaire pouvant aller de 2000 à 4000 dollars, contre un salaire moyen n’excédant pas 250 euros dans les pays de la CEI, communauté des États indépendants. Les djihadistes ne sont pas les seuls recrutés : l’EI cherche des infirmiers, des ingénieurs, des enseignants. Aussi paradoxal que cela puisse paraître, Daesh promet à ses potentielles recrues une forme de « sécurité ».

Daesh, une alternative à des États faillis

Le 10 octobre dernier, fait rare, les cinq dirigeants d’Asie Centrale étaient présents au sommet de la CEI. À l’ordre du jour, l’apparition de nouvelles menaces, dont celles liées à l’activité des djihadistes de l’Etat islamique. Emomali Rahmon, le président tadjik, a affirmé qu’une position commune devait être prise, afin de contrer l’État islamique. Pourtant, les recherches sociologiques récentes sur le sujet dénoncent les dysfonctionnements de ces États comme responsables des départs au djihad.

Dans les rares témoignages actuellement récoltés, est dénoncée une forme de discrimination d’État, de nature religieuse et ethnique. Dans le sud du Kirghizistan, les individus et communautés religieuses seraient marginalisés par des lois particulièrement sévères se manifestant par des enquêtes récurrentes de la part des services de sécurité. De même, selon Akhmed Rahmanov, Chercheur associé à l’IPSE, l’Ouzbékistan, qui se veut plus laïc et tolérant, a institué un cadre rigide dans lequel est censé se développer un islam « officiel ». Au-delà de ce cadre intolérant, prospère un islam radical. Paradoxalement, l’International Crisis Group, lui, dénonce plutôt le manque d’éducation religieuse et de sensibilisation au principe de laïcité, comme responsable de ces départs au djihad. L’appel au djihad est aussi la conséquence d’une forte frustration face à un désir de changement politique et social. Quoi qu’il en soit, même si les facteurs socio-économiques jouent un rôle, l’engagement idéologique au djihad et l’idée de guerre sainte pour faire avancer l’islam, sont en premier lieu ce qui séduit les nouvelles recrues de Daesh en Asie Centrale.

Le Mouvement islamique d’Ouzbékistan, indésirable auprès de l’EI

L’Ouzbékistan est un cas particulièrement sensible, avec le Mouvement islamique d’Ouzbékistan (MIO), une organisation islamiste formée à la fin des années 1990. Son objectif revendiqué : renverser le gouvernement en place et à établir un califat islamiste radical dans l’ensemble du « Turkestan », de la mer Caspienne au Xinjiang, en Chine. Son leader, Usman Ghazi, est officiellement reconnu coupable par les service secrets des attentats du 1999, qui ont tué 9 personnes, blessé 128 et failli couter la vie au président Islam Karimov. Aujourd’hui, le mouvement est affaibli tant sur le plan psychologique que financier et humain : « En 2001, suite à l’intervention de la coalition, l’Ouzbékistan était parvenu à inscrire le MIO sur la liste des organisations terroristes. Depuis lors, les islamistes ouzbeks ont eu affaire avec l’OTAN, et ont vu leurs capacités militaires et organisationnelles presque réduites à néant. » explique Akhmed Rahmanov dans le Huffington Post.

En octobre dernier, un représentant de la police ouzbèke annonçait que le MIO avait rejoint les rangs de l’EI en Irak et en Syrie. Pourtant, il semblerait que cela concerne plutôt des individus isolés, l’EI n’ayant pas voulu de rapprochement avec le MIO. « Plusieurs experts iraniens et des russes orientalistes ont appuyé l’hypothèse de liens entre Usman Ghazi avec les services ouzbeks. Cette donnée ne plaide évidemment pas en faveur de la fusion du MIO avec Daech. »

Vers une déstabilisation de l’Asie Centrale ?

La thèse selon laquelle l’EI pourrait s’attaquer à l’Asie Centrale est prégnante dans les médias russes et occidentaux depuis quelques mois. Selon eux, la vallée de Ferghana, au sud du Kirghizstan et de l’Ouzbékistan serait visée. En cause, une armée de mercenaire centre-asiatiques entraîné par l’EI pour perpétrer des attentats. « Si auparavant les rebelles, en Afghanistan et au Pakistan, avaient pour cible deux pays – le Tadjikistan et le Kirghizstan – comme avant-poste pour frapper l’Ouzbékistan, il est clair aujourd’hui que les pays mentionnés font partie d’un objectif global. Il est désormais question d’atteindre le Kazakhstan, le Turkménistan et la Russie. Et quoi que disent les politiciens kazakhs sur la ligne de leur pays, les USA et leurs alliés wahhabites ont déjà décidé que le Kazakhstan n’était plus intouchable. A leurs yeux, comme le pays est devenu membre de l’Union économique eurasiatique, le régime laïque local doit être supprimé. » décrypte Alexandre Sobianine, chef du service de planification stratégique de l’Association de Coopération Limitrophe.

La plupart des analystes européens, asiatiques et russes appellent toutefois à relativiser ce danger. Casey Michel écrit dans The Diplomat : « Ces croyances sont aussi absurdes et infondées que celles qui consistent à affirmer que les membres de l’EI est en train de pagayer vers le Mexique ».

Alexandre Kniazev, expert pour l’Asie centrale et le Moyen-Orient, renchérit dans une interview à Ria Novosti : « Je pense que les rumeurs sur l’offensive triomphale de l’EIIL en Asie centrale sont très exagérées. Premièrement, le but de ce mouvement à l’heure actuelle, après avoir pris le contrôle sur des territoires en Irak et partiellement en Syrie, est de s’ancrer dans l’espace déjà conquis. Deuxièmement, les principaux vecteurs de sa progression future se trouvent tout de même au Moyen-Orient, comment en témoignent indirectement les récents affrontements dans les zones frontalières de l’Arabie saoudite. »

Quel rôle pour Moscou ?

Ahmed Rahmanov, dans un récent article publié sur le Huffington Post, dénonce clairement une responsabilité russe vis-à-vis des migrants centre-asiatiques partis de la Russie à la Syrie, en passant par la Turquie. « La montée du nationalisme russe et la politique populiste de la Russie vis-à-vis des immigrés, a créé une identité musulmane aussi bien pour les immigrés d’Asie centrale que les citoyens russes musulmans, comme des tchétchènes. Cette identité est une réaction au rejet des musulmans en Russie, en même temps nourrie par l’anti-occidentalisme russe. » analyse-t-il.

L’instabilité politique en Asie Centrale est en tout cas une occasion pour Moscou de se réaffirmer dans une région hautement stratégique (pour la Russie comme pour les États-Unis). Récemment, le Kremlin a promis au Kirghizistan une aide militaire d’un milliard de dollars contre la fermeture d’une des bases américaines présentes sur son territoire. En prime, le Kirghizistan s’est également vu promettre un allégement de la dette de 500 millions de dollars par Moscou. Selon le Financial Times, le parlement du Tadjikistan aurait voté, en octobre, une loi permettant à la Russie de placer 6 000 hommes à l’intérieur du pays pour une période de 30 ans.

Dans le monde de la recherche, deux écoles face à ce sujet. Pour la première, parler d’un « phénomène » n’est même pas justifié. Pour eux, ce ne sont qu’une centaine de personnes parties en Syrie, un chiffre qu’ils considèrent comme anecdotique. Le scénario selon lequel l’Asie Centrale est menacée leur paraît des plus alarmiste. Pour les autres, les gouvernements de la CEI doivent impérativement agir face à un danger imminent. En Asie Centrale comme ailleurs, renforcer l’éducation religieuse pour toutes les couches sociales reste une solution préventive crédible.

Célia Mascré

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