L’Europe sanctionne, l’Asie Centrale implose

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Les sanctions économiques imposées à la Russie et la chute des prix du pétrole ont non seulement mis l’économie russe au bord de la récession, frappé les ménages, mais également touché les pays les plus proches du Kremlin, et en particulier les pays post-soviétiques. Et cela se manifeste tant aux niveaux les plus élevés de la finance que pour les « rouages » les plus défavorisés de l’économie russe. Il est question notamment des travailleurs migrants issus des républiques d’Asie centrale, qui subissent de plein fouet les tensions avec l’Occident.

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Travailleurs migrants dans les rues de Moscou – Crédits : Célia Mascré

Les travailleurs centre-asiatiques venus en Russie envoient une part importante de leurs revenus à leur famille restée au pays. Pour la plupart, cela représente une proportion élevée du PIB. Pour le Kirghizstan, un tiers du produit intérieur brut. Pour l’Ouzbékistan, un quart, et pour le Tadjikistan près de la moitié. Au printemps de cette année, la crise ukrainienne et les sanctions qui s’en sont suivies ont réduit de manière significative le montant de ces fonds. Les citoyens tadjiks n’ont envoyés chez eux que 648 millions de dollars au cours du premier trimestre 2014, 5,3% de moins que l’an dernier à la même période. Les migrants ouzbeks, eux, ont transférés 924 millions de dollars, de 11% de moins que l’an dernier.

La conversion des monnaies empire cette situation. Pour l’Ouzbékistan par exemple : les migrants reçoivent leur salaire en roubles, mais le marché est basé sur le dollar aussi bien pour l’import-export que pour les transactions. La somme envoyée est donc convertie deux fois : du rouble au dollar, puis du dollar au soum, la monnaie ouzbèke. Avec ce mécanisme de conversion ajouté à l’inflation qui fait baisser les salaires, autant dire que la somme perçue par les familles est moindre.

Cela aboutit sur la dévalorisation des monnaies locales. Par exemple, en Ouzbékistan le dollar est fixé par la Banque centrale de la République au niveau de 2396 soms, mais correspond à 3300 soums sur le marché noir. Cependant, le taux de change au cours des 11 derniers mois a diminué de 67 à 50 soums.

Pour Akhmed Rahmanov, chercheur et journaliste spécialiste de l’Asie Centrale, le lien entre les sanctions européennes et la crise qui frappe les États de la CEI n’est toutefois pas si évident : « L‘envoi d’argent des migrants était en chute avant même les sanctions. Le prix du marché de travail avait déjà baissé à cause de leurs nombre croissants. De plus, la Russie a connu moins de dynamisme dans le domaine de la construction ces dernières années. Or, c’est ce secteur qui embauche le plus de migrants centre-asiatiques. En ce qui concerne la dévaluation de devises en Asie centrales, ça existé toujours de façon régulière, c’est vrai qu’après les sanctions on a eu un hausse de 30 soum, alors que normalement c’est 5-10 soum augmentation chaque deux mois. Donc, je dirais que les chiffres sont exagéré et présenté comme si toute était lié avec les sanctions à la Russie, mais c’est pas totalement le cas. »

Le Fond monétaire International, lui, prévoit un ralentissement de l’économie au cours des cinq prochaines années. En cause, « l’effet de contagion de la Russie et l’affaiblissement de la demande intérieure » dans les Républiques asiatiques de l’ex-URSS. En particulier, le Kirghizstan et le Tadjikistan, qui  » plus que tous les autres pays de la CEI dépendent de l’instabilité de l’économie de la Russie ».

Tout « approfondissement du différend géopolitique entre la Russie et l’Ukraine peut avoir un impact significatif sur l’économie du Caucase et de l’Asie centrale – à la fois sur le court et le moyen terme, » peut-on lire dans le rapport du FMI.

Mais il n’est pas seulement question de hausse des prix et de ralentissement de la production. Les pays de la CEI devront faire face à de plus grandes difficultés si l’état de l’économie russe s’aggrave encore. Alors, des millions de travailleurs dans le BTP, les concierges, les vendeurs perdront leur emploi. Une fois rentrés au pays, ils deviendront un catalyseur potentiel de tension sociale

Selon les données 2014 du service de l’immigration russe, seul un million de permis de travail a été délivré sur les dix premiers mois de cette année, pour onze millions d’étrangers. Ce sont essentiellement des migrants venus de la CEI. Difficile cependant de les chiffrer exactement, puisque les médias et le gouvernement omettent totalement de parler des travailleurs illégaux. Les chiffres peuvent facilement être doublés, selon certains experts et journalistes.

Alexandre Medinkov, journaliste russe pour le journal Lenta, dépeint un tableau très sombre : « Dans le scénario d’un retour massif des migrants dans leur pays d’origine (même si une bonne partie d’entre eux préférera rester en Russie quitte à tomber dans la criminalité), les gouvernements ne pourront pas faire face à de très fortes pénuries d’emplois. Si l’on ajoute à cela la perte des sommes envoyées par la main d’œuvre immigrée qui contribuent aux budgets locaux, le Tadjikistan, l’Ouzbékistan et le Kirghizstan ne pourront pas éviter la catastrophe. Le genre de catastrophe, qui mène à des révolutions comme celles qu’a connu le Kirghizstan en 2005 et 2010. »

Rahmon Oulmasov, professeur à l’Université russo-tadjike, tempère ces propos alarmistes : « chaque année jusqu’à 12 000 citoyens tadjiks se marient à l’étranger. Comme le montre la pratique, au fil du temps, de plus en plus de migrants sont en Russie et arrêtent tout transfert d’argent vers leur patrie. »

La situation n’est toutefois pas forcément meilleure en Russie, où la Banque centrale russe a récemment abandonné sa politique de soutien au rouble et où la monnaie est pratiquement en régime de change flottant.

Célia Mascré

 

 

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2 réflexions sur “L’Europe sanctionne, l’Asie Centrale implose

  1. A contrario, certains parlaient suite à l’embargo de la Russie envers les produits alimentaires européens d’une opportunité pour les républiques d’Asie Centrale. Ca ne se concrétise pas dans les faits ?

    • Bonjour Laurent. Effectivement c’est un sujet qui m’intéressait, et m’intéresse toujours mais je n’ai rien trouvé à ce propos. À suivre… Bonne continuation et merci pour votre commentaire !

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