Russie : comment on compte les pauvres

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Selon Rosstat, organisme national de statistique russe, le nombre de « pauvres » a augmenté cette année de 300 000 personnes. Actuellement donc, près de 20 millions de personnes se trouveraient en dessous du seuil de pauvreté en Russie. Les sociologues russes estiment cependant que les statistiques officielles sont loin de la réalité : il seraient trois fois plus. Le maître de Conférence à l’École des hautes études en sciences économiques (Moscou) Nathalia Nikhonova, nous éclaire sur ce point.

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Un enfant donne de l’argent à une vieille dame en train de mendier. Parc Tsaritsino, Moscou Crédits photo : Célia Mascré

Nathalia Nikhonova, combien y a-t-il de pauvres en Russie ?

Ils représentent environ un quart de la population.

Votre réponse tranche totalement avec les chiffres officiels…

Tout est dans la méthode. Rosstat se base sur le coût du panier moyen du consommateur. Notre définition de la personne « pauvre » est la suivante : c’est quelqu’un qui, dans un pays donné, vit largement en dessous du niveau de vie de la majorité de ses concitoyens et ne peut pas subvenir aux besoins les plus basiques et vitaux du point de vue des normes sociétales actuelles. En plus des revenus d’une personne, il faut prendre en compte son mode de vie de manière plus globale.

Quels sont les critères ?

Il y a trois éléments clés permettant de définir la pauvreté. Le premier élément est de pouvoir s’alimenter normalement. Manger des pâtes et des cornichons, même jusqu’à satiété, ce n’est pas un régime alimentaire normal. Il faut être en mesure de s’acheter au minimum un produit frais par semaine, même si ce n’est qu’une malheureuse saucisse à 130 roubles le kilo (2,60€) ! Ces personnes ne bénéficient généralement pas de soins médicaux payés, même quand ils sont absolument nécessaires. En résumé, ils ont des conditions de vie très précaires.

Pouvez-vous nous dresser un portrait sociologique du russe « pauvre » ?

C’est difficile, on ne parle pas d’un groupe social homogène. La personne peut très bien avoir des revenus au-dessus de la moyenne, mais des gros soucis de santé impliquant des dépenses faramineuses. Avoir des enfants peut également avoir un impact « négatif » sur le bien-être des familles. Surtout celles qui ont des adolescents qui réclament très souvent tablettes, ordinateurs et smartphones, considérés comme « nécessaires à leur intégration sociale ». Il y a aussi ceux qui ne savent tout simplement pas gérer leur budget.

Quelles villes ou régions sont particulièrement concernées par la pauvreté ?

Dans le Caucase et dans les républiques nationales, à l’exception du Tatarstan et du Bachkortostan (ancienne Bachkirie, ndt), on trouve un grand nombre de pauvres au vu du coût de la vie. Pour autant, les caucasiens ne sont pas les plus touchés, notamment parce qu’ils ont une tradition de type clanique qui a permis de développer une économie de subsistance. En réalité, les personnes les plus touchées se trouvent dans les grandes villes : ce sont les personnes âgées, handicapées, ou les foyers ayant ces personnes à charge, même si Rosstat les considère comme faisant partie de la classe moyenne. La méthodologie de l’organisme Rosstat ne prend pas non plus en compte la différence du coût de la vie entre les grandes villes et les agglomérations rurales. Par exemple, la petite ville de Nijni-Novgorod (1 259 921 habitants, ndt) et la région de Nijni-Novgorod sont considérés comme une seule et même entité du point de vue du coût de la vie. Pourtant, il est évident que le coût de la vie est bien plus élevé en ville qu’à la campagne…

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Annonces frauduleuses pour des crédits à la consommation. Malgré les efforts de la municipalité pour les faire retirer, ces affiches sont omniprésentes dans les rues de Moscou. Crédits photo : Célia Mascré

L’inflation change-t-elle quelque chose pour cette catégorie de la population ?

Absolument pas. Si les changements engendrés par une éventuelle inflation ou déflation peuvent être visibles pour certaines classes sociales ayant un pouvoir d’achat plutôt élevé, ce n’est pas le cas pour les personnes dont on parle. Admettons que les prix augmentent, ils vont acheter une saucisse par semaine au lieu de deux, quel changement ! À l’inverse, si les prix baissent, leur train de vie ne va pas en être transformé radicalement. Si l’on prend l’exemple d’un bien immobilier reçu en héritage, la prospérité n’est que temporaire. Parce qu’ils ont déjà développé un certain type de comportement et n’utilisent pas l’argent comme une ressource réelle, et ne savent même pas comment le gérer. Le problème est que la pauvreté, dans ce groupe social, est en quelque sorte « préservée » et transmise à la génération suivante. Les jeunes ayant grandit dans ces familles ne peuvent souvent pas s‘intégrer pleinement dans la réalité sociétale. Ils ne reçoivent souvent pas de « bonne » éducation, étudient dans les pires écoles, et pour la plupart d’entre eux ne terminent même pas le collège.

Mais alors, Cendrillon est une farce ? On ne peut vraiment pas sortir de la pauvreté ?

Pas vraiment, même s’il y a toujours des exceptions. À défaut de devenir princesse, on peut devenir cuisinier dans un palais … Plus sérieusement, ce conte n’a jamais été d’actualité en Russie.

En Russie, l’écart entre les « riches » et les « pauvres » se creuse chaque jour un peu plus. Il a été démontré qu’un riche est 15 fois plus riche qu’un pauvre, voire 41 fois plus riche si c’est à Moscou. Est-ce toujours vrai ?

Il faut prendre ces chiffres avec précaution, ils ne veulent pas dire grand chose. Ces estimations sont faites à partir de normes européennes, qui selon moi ne correspondent pas à la réalité russe. Si nous suivons le raisonnement de ces études, un individu de classe moyenne, dont le bien-être est estimé à 91%, serait quelqu’un qui vit dans un building, sans lave-vaisselle ni machine à laver, avec une voiture d’occasion, etc. Est-ce pertinent selon vous ?

Qu’en est-il de la population pauvre à Moscou ?

La situation n’est guère meilleure que dans les autres régions. Il y a des logements subventionnés, des avantages, mais la pauvreté reste une réalité importante. Les experts l’estiment qu’environ 15% de la population. Ce qu’il faut aussi prendre en compte, c’est l’exclusion. Particulièrement dramatique, elle relève aussi d’une forme de pauvreté. Et cela concerne au moins un million de personnes.

Qui sont les pauvres à Moscou ?

Ce sont des gens qui ont été jetés hors de la société, et qui se considèrent donc libres de toute obligation à son égard. On remarque un terrain particulièrement criminogène. Ce sont des gens qui vivent dans des mondes « parallèles », y compris les diasporas ethniques. Quand, au lieu d’avoir une population unifiée en termes de bien-être, on a au contraire un différentiel maximal, une forme de scission s’opère, ce qui engendre une sous-culture, et ça devient dangereux. Automatiquement, il y a une division entre « eux » et « nous », et une montée du sentiment nationaliste. S’il y a dix ans, il n’y avait pas de discrimination contre les pauvres, elle commence maintenant à se développer.

Cette pauvreté existait-elle sous l’URSS ?

Pas à ce point, pas autant. Et puis, la pauvreté se manifestait sous une autre forme. C’était en quelque sorte une situation « de fait », pas si profonde. Les gens n’avaient certes pas des conditions de vie très développées, mais ils avaient tous un travail et un logement. Aujourd’hui, les gens peuvent être dans la rue, au chômage, ou travailler de manière irrégulière voire illégale. Le phénomène n’est pas le même.

Politiquement, peut-on s’attendre à une rébellion de la part de ces groupes sociaux ?

Généralement, une situation de très grande précarité se traduit politiquement par une forme d’apathie. Les gens n’ont pas la force de se battre pour leurs intérêts, ils pensent en termes de survie. C’est plutôt la classe moyenne qui manifestent contre le pouvoir. Donc, à moins qu’on atteigne un stade de grave crise économique, il ne faut pas s’attendre à de la rébellion de la part de cette couche de la population.

Qui sont ces riches russes qui détiennent les fameux 35% des richesses ?

Pour la plupart, ce sont les habitants des grandes villes : Saint-Pétersbourg, Moscou. Mais pas seulement : il y a des représentants de centres régionaux. Globalement, ils sont représentés par trois types de professions. Tout d’abord, les fonctionnaires à différents niveaux :  dirigeants au plus haut sommet mais aussi dirigeants locaux. Ensuite, nous avons les entrepreneurs. Enfin, les salariés des grandes entreprises privées.

Et ceux qui vivent sur des Yatch et s’achètent des diamands à plusieurs millions ?

Cette catégorie de la population est infime, c’est un petit groupe d’élite. Il est peu probable que quelqu’un finance des recherches sur ces gens-là.

Quelle est la différence entre un riche russe et un riche occidental, un pauvre russe, et un pauvre occidental ?

Nos riches ont tendance à être dans la surconsommation et surtout l’exhibition. Évidemment, on ne trouve plus d’exhibition odieuse des richesses comme on pouvait en avoir dans les années 1990, avec des grosses chaînes en or et des barreaux de chaise. Mais disons que certaines habitudes restent… Quant aux pauvres, je dirais qu’en Russie, ils sont une majorité à travailler. En Europe, ils comptent beaucoup sur les plans d’aide sociale. C’est selon moi la différence majeure.

 

Source : Lenta

Traduction : Célia Mascré (@Ligouchka)

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