Pourquoi l’Union eurasienne ne sera jamais l’Union européenne

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Nargis Kassenova est la Directrice du Centre d'étude d'Asie centrale du
KIMEP (Institut de management, d'économie et de prévision du Kazakhstan)

Contrairement à ce que beaucoup ont envie de croire, l’Union euriasiatique se différencie de l’Union Européenne, par bien des aspects. Cette dernière a certes été une source d’inspiration et un modèle pour la création de l’Union économique eurasienne, mais malgré certaines similitudes extérieures, ces deux projets d’intégration détiennent cinq différences fondamentales.

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Tout d’abord, ils diffèrent par la nature de leur volonté politique. L’intégration, de manière générale, implique de déléguer une partie de sa souveraineté à une entité supra-nationale, ce qui provoque systématiquement des questionnements internes et complexes pour n’importe quel État. Dans le cas de l’UE, cette déléguation s’est effectuée vers des élites politiques et des businessman, et l’enjeu de l’Union était la sécurité, le développement du commerce et le maintien de la position des européens dans la politique globale.

En ce qui concerne l’Union eurasienne, les pouvoirs resteront concentrés entre les mains des chefs d’États de ses membres : la Russie, le Kazakhstan, et la Biélorussie. Chaque acteur détient une motivation très personnelle, et est intéressé seulement par sa propre politique de sécurité nationale.

En quelque sorte, dans l’espace eurasien, le concept de souveraineté est revenu à sa valeur d’origine de la puissance souveraine. D’un côté, cet état de fait a ses avantages : les décisions importantes peuvent être adoptées et mises en œuvre rapidement, car il n’y a pas de multitude d’acteurs et d’intérêts à prendre en compte. De l’autre, l’avenir du projet se perd dans les diverses lignes de la politique des dirigeants actuels. On le sait, là où le pouvoir n’est pas centralisé, les projets ont du mal à se concrétiser (comme en Ukraine ou au Kirighizistan)

L’exemple de l’Ukraine, justement, illustre bien la deuxième différence au niveau de la participation volontaire dans le projet et les formes de pression qui peuvent être livrées dans le processus de promotion de l’intégration. L’intégration européenne, elle, est volontaire. Elle a été accompagnée et suivie d’un jeu politique complexe, avec des outils de politiques contraignantes efficaces. C’est ainsi que la France et l’ Allemagne ont pu pousser le Royaume-Uni à la signature de l’Acte unique européen de 1986 , qui a conduit à la création du marché unique.

Dans le cas de l’Union Eurasienne, c’est l’inverse : on utilise plutôt la carotte (au lieu du bâton) pour « pousser » les États à rejoindre l’Union.

Lorsque l’Ukraine a manifesté sa volonté de rapprochement avec l’Union Européenne, cette dernière s’est empressée de lui mettre sous le nez des avertissements concernant les graves conséquences économiques de ses décisions, la hausse du prix du gaz, et autres types de chantage contre une aide financière.

Lorsque finalement, il a été décidé de ne pas signer cet accord, Ianoukovitch a dû faire face à une vague de colère populaire, et l’Ukraine a été punie par la perte de la Crimée.

La conclusion qu’ont tiré les participants et les candidats au projet, n’est autre que « vous ne voulez pas vous intégrer, alors vous pouvez tout à fait vous passer d’un morceau de votre territoire ». En ce sens, il est impossible d’imaginer que Berlin ou Paris, facilite l’indépendance de l’Écosse par rapport au Royaume-Uni dans le cas d’une sortie récente de l’UE. Au contraire, la force de l’UE consiste à réduire le nombre de candidats à l’adhésion, en élaborant des formes alternatives pour le développement de la coopération et de la coordination.

La troisième différence réside dans le degré d’équilibre – à la fois économique et politique – des composantes du projet d’intégration. Le projet européen a commencé avec l’union de trois grandes économies (Allemagne, France et Italie), deux petites (Pays-Bas et Belgique) et une micro (Luxembourg). La plus grande économie, l’Allemagne de l’Ouest, pesait pour environ 40% du PIB total. Cet alignement de forces a permis de réduire la peur de la domination d’un pays et d’une économie sur les autres membres de l’association.

Dans l’Union Eurasienne, il y a une évidente domination de l’économie russe qui représentant 88% du PIB total de l’union en 2010, lors de la naissance de celle-ci.

Avec un tel déséquilibre, il est presque impossible de parvenir à un véritable système de contrôle. D’autant plus que Moscou, magnanime, s’est réservé le droit de décider du système de vote et de quotas. Ainsi, bien qu’au Conseil de la Commission économique eurasienne, qui est un organe exécutif supranational, les pays membres aient le même nombre de membres et de votes, les départements qui le servent sont en grande partie recrutés parmi les citoyens de Russie, dont le quota est de 84 %, tandis qu’il est de 10% pour le Kazakhstan et de 6% pour la Biélorussie. L’adhésion du Kirghizistan et de l’Arménie n’a pas changé la situation de manière significative. Cette asymétrie est aggravée par la dépendance politique des petits États vis-à-vis de la Russie. Le Kazakhstan et la Biélorussie (et bientôt, l’Arménie et le Kirghizistan) ne peuvent pas toujours dire «non».

Dans le même temps, l’économie russe, même si elle est dominante, ne peut pas être classée parmi les plus stables. Sa vulnérabilité liée à la volatilité des prix du pétrole, du gaz, et des métaux rend le Kazakhstan est encore plus vulnérable, et l’adoption de règlements et normes communes avec la Russie via l’UEE n’est probablement pas la meilleure voie pour les trente économies les plus compétitives. Désormais, quand la Russie se brouille avec l’Occident, les perspectives de nouvelles associations risquent d’être limitées.

Le rôle spécial de la Russie nous amène à la quatrième différence, que l’on appellera la « personnalisation du dirigeant » – au sens de pays dirigeant – ou la « locomotive de l’intégration ». L’intégration européenne a été très positive pour la reconstruction de l’Allemagne en général – après la seconde guerre mondiale, ndt. Cette incorporation de l’Allemagne à travers une Europe unie aura permis la fin des peurs traditionnelles des pays voisins. Dans notre situation – celle de l’union Eurasiatique, ndt, l’intégration est la démonstration du pouvoir montant et de l’autonomie – vis-à-vis de l’extérieur, notamment de l’UE – de la Russie. Même si l’Allemagne a un rôle premier dans l’UE, elle promeut l’Union Européenne tandis que l’intégration dans l’Union Eurasiatique n’a pour objectif principal que la promotion de Moscou et de la Russie.

L’Allemagne d’après-guerre est devenue un pays libéral et démocratique, présentant ses excuses à ses voisins et au monde. La Russie post-soviétique intervient militairement dans les affaires de ses voisins proches, ne les considérant pas comme pleinement souverain et se préoccupant peu de leurs intérêts.

Cette politique étrangère russe de domination à court terme (pouvant être assimilée au realpolitik) constitue le cinquième élément de différente avec l’UE. Le projet européen est fondé sur une base juridique solide et le respect des droits de l’homme. Ces valeurs déterminent l’identité et de consolider la communauté européenne.

Le projet eurasien n’est pas fondé sur de telles valeurs. Les accords signés ne sont pas respectés : c’est typique de l’espace post-soviétique. L’ajustement des lois en fonction des besoins, au moment voulu, fait obstacle à une intégration qui serait basée sur un cadre juridique strict. La violation du mémorandum de Budapest (1994), dans lequel la Russie donne des garanties de sécurité territoriale à l’Ukraine, a démontré à quel point les accords, au sein de l’espace post-soviétique, peuvent être totalement ignorés, (tout comme revendiqués !) – si besoin.

Ainsi, l’intégration eurasienne a très peu en commun avec le modèle européen. Ces deux projets ont des motivations différentes, une structure et un degré de stabilité différent.

Traduction : Célia Mascré

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