État des lieux de la crise ukrainienne, facteurs et conséquences

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Petro Porochenko, Président fraîchement élu en Ukraine Crédits : uarisis.org

L’Ukraine, ou l’absence de Nation

L’Ukraine telle qu’on la connaît actuellement est née en 1991, à la chute de l’URSS, et si on peut parler de pays, il n’est pas sur que l’on puisse parler de Nation. Cet état de fait prend ses origines dans l’histoire, la religion et la langue. Historiquement, il a bien existé une Ukraine – même si elle ne se nommait pas comme cela – lorsque Kiev était la principauté la plus puissante et la plus organisée du monde slave (Moscou n’existait même pas alors), mais elle a été détruite par les mongols et ne s’est jamais remise de ses blessures.

Par la suite, les terres de l’actuelle Ukraine ont été divisées entre Europe occidentale et Europe orientale, certaines d’entre elles étaient allemandes, polonaises, tchèques, d’autres Russes, ottomanes, ou encore cosaques. Alors que la majeure partie du territoire était sous domination russe, il existait bel et bien une langue ukrainienne. Mais même à ce moment là, cette langue n’était pas parlée sur tout le territoire de l’actuelle Ukraine.

Ces divisions linguistiques ont encore été accentuées par la domination, voire colonisation, russe. L’Ukraine a donc été divisée en régions parlant des langues comme l’ukrainien, l’allemand etc., et les régions russophones. Toujours pour les mêmes raisons, l’Ukraine est divisée en trois Églises, l’Église Orthodoxe rattachée au patriarcat de Moscou au sud-est, l’Église Orthodoxe du patriarcat de Kiev et l’Église Uniate qui suit les rites orthodoxes mais est rattachée à Rome. Globalement, les ukrainiens russophones sont orthodoxes rattachés au patriarcat de Moscou, tandis que les ukrainiens dont la langue maternelle est l’ukrainien sont plutôt Uniates ou Orthodoxes de Kiev.

Cette différence, que l’on peut donc qualifier de culturelle (une religion différente, une langue différente et parfois une ethnie différente), a des conséquences au niveau du sentiment de nation ukrainienne. S’il peut être très fort dans le nord-ouest, il est au contraire très faible dans la partie sud-est de l’Ukraine. Cet état de fait s’illustre notamment avec une quasi-absence du parti Svoboda dans le sud-est alors que le parti est bien mieux implanté dans le nord-ouest de l’Ukraine.

Quelles sont les conséquences de cette division interne de l’Ukraine ?

Ces divisions sont visibles, dans un premier temps, au niveau électoral : on peut le voir dans cette infographie, les régions russophones et du sud-est ont voté pour le président Ianoukovitch en 2010 (qui, il faut le rappeler, a été élu légalement et en toute transparence selon l’OSCE) tandis que les autres régions ont plutôt voté pour Ioulia Timochenko (BlouT).

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Cartographie : Célia Mascré

Durant les événements du Maïdan, qui ont conduit à la renégociation d’un accord prévoyant un gouvernement d’Union Nationale, le sud n’a pas manifesté d’hostilité aux événements en cours (on aurait par exemple pu imaginer des contre-manifestations dans le sud, voire même dans Kiev). Ils ont en revanche clairement manifesté leur mécontentement lorsque Ianoukovitch, Président pour qui ils avaient en majorité voté de manière légale et démocratique, a été contraint de fuir le pays. Puis, ils ont clairement pris les armes lorsque le Parlement ukrainien a décrété que le russe ne pouvait plus être une langue officielle en Ukraine (alors même que dans ces régions, pour plus de 40% des habitants, le russe est la langue maternelle). Les conséquences directes sont visibles aujourd’hui : rattachement de la Crimée à la Russie après qu’elle en a fait la demande, indépendance du Donbass votée par référendum, etc.

Les conséquences néfastes d’une telle situation

Pour l’Ukraine, cette situation ne peut évidemment pas déboucher sur une situation paisible et les clivages entre Est et Ouest ne peuvent qu’en sortir renforcés. C’est évidemment sans compter le risque, réel, de guerre civile. Hormis ces conséquences politiques, la crise a également un impact économique grave, avec une paralysie de l’économie ukrainienne, l’explosion du prix du gaz, la difficulté de circulation des personnes, des biens et des ressources.

Cette crise a également des conséquences sur les deux voisins directs de l’Ukraine, à savoir la Russie et l’Union Européenne.

Pourquoi la Russie n’a ni intérêt à une partition de l’Ukraine, ni à une  guerre civile dans le pays.

Concernant tout d’abord la Russie, en matière économique, Gazprom représente 25% des rentrées d’argent de l’État russe, le principal client de Gazprom étant l’Union Européenne dont plus de 40% du gaz vient de Russie (pour certains pays cette proportion monte jusqu’à 100%). De plus, 80% du gaz russe transitant par l’Ukraine, une guerre civile dans ce pays provoquerait de sérieux problèmes pour l’achat de gaz russe de la part de l’UE. Or, si la Russie ne vend plus de gaz à l’Union Européenne, elle perd une de ses principales rentrées d’argent, et l’on se souvient des conséquences de la baisse du cours du gaz dans les années 80 sur l’URSS…

Au vu du traumatisme qu’ont subi les Russes (Vladimir Poutine compris) à la chute de l’URSS et dans les années 90, on imagine bien qu’ils n’ont aucune envie que le scénario se reproduise. C’est pourquoi V. Poutine fera tout pour éviter la guerre civile en Ukraine, surtout si l’on ajoute les multiples désavantages que compte le fait d’avoir un pays voisin en guerre civile (instabilité, terrorisme, réfugiés, absence d’État avec qui traiter). La partition de l’Ukraine en deux n’est pas forcément non plus à son avantage : quel intérêt aurait la Russie à perdre son influence sur la partie occidentale de l’Ukraine, qui serait susceptible d’intégrer l’OTAN ?

Concernant l’annexion du sud-est de l’Ukraine par la Russie, il s’agit d’un scénario peu probable tant les conséquences sur les États alliés de la Russie seraient néfastes. Ceux-ci hébergent une minorité russe importante et l’annexion par la Russie de zone à minorité russophone en Ukraine ne peut que leur faire craindre une action similaire chez eux. Ils pourraient donc être tentés d’un rapprochement avec l’OTAN, ce qui est évidemment contraire aux intérêts russes notamment avec son projet de créer une Union Douanière Eurasiatique. Avec la crise ukrainienne, la Russie court de gros risques économiques : l’UE est la première zone commerciale mondiale et un marché riche dont la privation ne peut être que négative. De plus, les sanctions internationales à l’encontre de la Russie présentent un risque d’ostracisation par rapport à la communauté mondiale d’échange, ce qui évidemment freinerait largement son développement économique.

La Russie, partenaire indispensable de l’Europe

L’UE, on l’a déjà vu, est très dépendante du gaz russe non seulement sur le court terme avec aujourd’hui 40% des 50% de gaz importé par l’UE venant de Russie mais aussi sur le long terme avec en prévision pour 2020, 70% de gaz importé. Il va donc falloir trouver des producteurs. Or, la Russie, avec les premières réserves mondiales de gaz naturel au monde, sa position proche de l’Europe*, est un partenaire avec lequel il faut compter. Le risque est, pour l’Union Européenne, qu’à force de tourner le dos à la Russie, celle-ci finisse de tendre la main à la Chine qui a aussi besoin de ce gaz et est un partenaire moins regardant que l’Union Européenne.

Cette situation est d’ailleurs déjà en train de se réaliser avec la récente conclusion d’un accord de plusieurs centaines de milliards d’euros (293 milliards) pour plusieurs décennie (30 ans). Un rapprochement de la Russie avec la Chine ne peut avoir que des conséquences néfastes sur le prix du gaz et donc sur le prix de l’énergie en Europe. Le coût horaire moyen dans l’industrie du textile en Chine est de 0,8$ brut de l’heure, 14$ en Europe (30$ en France) : il n’est pas sur que l’on puisse se permettre une augmentation du prix de l’énergie notamment dans les pays qui sont extrêmement dépendants au gaz (ce qui n’est pas le cas de la France dont seulement 5% de l’énergie provient du gaz)

Qu’en est-il du risque de troisième guerre mondiale ? Il semble complètement inenvisageable, aucun dirigeant politique n’étant assez fanatique pour déclencher une guerre de ce type au risque que toute la population et son pays soient anéantis. Si on peut dire que Poutine est parfois à la limite du raisonnable, il n’est pas stupide et connaît les limites à ne pas dépasser. Et malgré tout ce que l’on peut dire sur lui en Occident, ce n’est pas un fou sanguinaire. Pourtant il semble que les médias occidentaux aiment le  comparer à un Tsar ou à Staline, Staline n’ayant lui même pas déclenché de guerre avec l’occident, il faut s’en souvenir. Il aime son pays, ce qui ne signifie pas pour autant qu’il ne s’enrichit grâce à cette situation.

Qui tire son épingle du jeu ?

Il y a deux acteurs indirects dans la crise ukrainienne : ce sont les USA et la Chine. Pour eux, cette crise ne possède que des avantages.

Commençons par voir quelles peuvent être les conséquences positives pour l’UE et pour la Russie. Pour l’un comme pour l’autre, il va s’agir de ne plus être interdépendant. La Russie exporte 70% de son gaz en Europe, elle va désormais aussi exporter en Chine. Ainsi, elle ne dépendra plus uniquement de l’UE pour ce qui constitue actuellement 25% de ses rentrées d’argent. De son côté, l’UE, qui importe 40% de son gaz de Russie, aura donc à trouver d’autres fournisseurs quoi qu’il arrive. Des États comme l’Allemagne et l’Italie devraient par exemple revendre du gaz stocké aux pays dépendant à 100% du gaz russe.

Un rapprochement politique avec la Chine envoie également un signal fort aux occidentaux : « La Russie n’est pas isolée, elle n’a pas besoin de vous ». Pourtant même si on peut y voir de manière positive la fin la dépendance européenne vis-à-vis de la Russie pour le gaz, on ne peut que se poser la question du prix du gaz importé venant d’autres producteurs. Le passage par la méthanisation devient en effet passage quasi-obligé; avec tout ce que ça implique en terme d’investissements dans les transports et en termes d’infrastructure.

Enfin, le dernier avantage qu’aurait l’UE en cas de partition de l’Ukraine ou de victoire des partisans de Maïdan serait un gain d’influence et surtout d’un nouveau marché plus à l’Orient encore. Mais ce marché est pauvre et ne compense absolument pas la perte/l’absence de la Russie comme partenaire à la fois commercial et politique.

Dans ce cas, qui tire réellement avantage de la crise ukrainienne et d’un refroidissement des relations EU-Russie ?

Sans être adepte de la théorie du complot ou instrument de la propagande Russe (car elle existe), il semble bien que les deux seuls pays qui ont avantage à ce que la situation d’instabilité en Ukraine persiste soient la Chine et surtout… les USA.

Quels avantages pourrait bien tirer la Chine d’un refroidissement des relations Russo-Européennes ? La Chine et la Russie ont 3 645 km de frontière commune, la Russie est un marché de plusieurs centaines de millions d’habitants et surtout, la Russie est la première réserve de gaz naturel mondiale. La Chine, elle, compte 1400 millions d’habitants, a une croissance de 7,8% en 2013 et est un des premiers pays exportateurs au monde. Pour l’instant, son principal mode de production d’énergie réside dans les centrales thermiques fonctionnant au charbon, et source de pollution très importante. Or, la population chinoise est de plus en plus sensible à cette question, et la Chine a d’ailleurs dans ses derniers plans quinquennaux placé la lutte contre la pollution en tête de ses objectifs. Le gaz naturel étant des ressources fossiles celle qui est la plus propre, il n’est guère étonnant qu’elle l’intéresse (elle cherche de toute manière à diversifier ses approvisionnements en énergie).

Les États unis ont tout intérêt à ce que l’UE et la Russie voient leurs relations se tendre et que leurs échanges s’amoindrir. Pourquoi ? Les USA et l’UE sont concurrents en termes industriels. En effet, les industries qui n’ont pas été délocalisées dans les pays à main-d’œuvre peu chère sont les mêmes en Europe et aux USA. Le prix de la main-d’œuvre étant sensiblement le même (légèrement plus bas aux USA qu’en Europe de l’Ouest), le prix de l’énergie apparaît comme essentiel. Les États-Unis sont derrière la Russie le deuxième pays producteur de gaz au monde, ils disposent de la technologie de métanisation et ont tout intérêt à ce que l’UE leur achète du gaz plutôt qu’à la Russie. Cela pour deux raisons : non seulement car ça leur permettrait de gagner de l’argent en exportant une denrée naturelle, mais aussi de faire monter les prix de l’énergie en UE, vu les moyens devant être mis en œuvre pour cette exportation. Ils n’ont donc qu’à gagner à ce que l’UE ne puisse plus échanger de gaz avec la Russie. En cas de partition de l’Ukraine en deux, il y a fort à parier que la partie occidentale de l’Ukraine finirait par rejoindre l’OTAN dirigé par les USA dont c’est un instrument de politique étrangère.

La cartographie ci-dessous illustre à quel point l’OTAN s’est étendu à l’est, au point de ne plus être qu’à 150km de Saint-Pétersbourg. En cas d’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN, Moscou se retrouverait à 500km des frontières de l’Alliance atlantique. Ceci, on l’imagine, ne pourrait qu’être envisagé comme une menace par la Russie.

carte_perso_otan

Cartographie : Célia Mascré

La question qui reste en suspens, est : que va faire et que peut faire le Président nouvellement élu d’Ukraine ?

Célia Mascré

* Le gaz étant une ressource transitant par gazoduc principalement les
 technologies de métanisation étant très onéreuses et compliquées à mettre
 en place
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