L’ombre de l’Ukraine plane sur les steppes d’Asie Centrale

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M. K. Bhadrakumar est un ancien diplomate, il a été notamment ambassadeur 
de l'Inde en Turquie et en Ouzbékistan
Cet article a été publié dans Indian Punchline le 13 mars 2014

La Russie a de moins en moins d’autre choix que de « déclassifier » l’information privilégiée qui se trouve en sa possession concernant l’opération des services secrets occidentaux qui a poussé à la prise de pouvoir à Kiev. Il est extraordinaire que la Russie ait remis cette information au Conseil de Sécurité de l’ONU, avec la requête de mener une enquête internationale impartiale.

karimov_poutine

Islam Karimov, président Ouzbèque, et Vladimir Poutine

Bien sûr, toute mesure de la sorte fera l’objet d’un veto de la part des Etats-Unis. La Russie le sait aussi, mais une guerre de l’information se déroule aujourd’hui vis-à-vis de la situation qui entoure l’Ukraine et, selon le point de vue de Moscou, à mesure que les tensions continuent de monter, il est devenu impératif de démontrer que la présentation faite par les Etats-Unis est du pur pipeau.

Manifestement, la Pologne et la Lituanie ne se seraient pas aventurées sans le feu vert de Washington dans cette opération où elles ont entraîné des extrémistes pour renverser Yanoukovitch. C’est-à-dire que la Russie a posé sur la table du Conseil de Sécurité les informations relative à une quête du Graal qui relève de la Maison Blanche.

C’est du très lourd parce que cela présente le Président Obama sous un jour entièrement nouveau en tant que « partisan de la Guerre Froide » lui-même, alors que la propagande officielle américaine voudrait nous faire croire que le président est un homme d’Etat impuissant agissant largement sous la contrainte politique nationale. En gros, ce qui ressort est qu’il n’y a aucun moyen de restaurer les liens désormais en miette entre les Etats-Unis et la Russie durant le temps restant du mandat d’Obama. De la même manière, il est hors de question que la Russie baisse la garde vis-à-vis des activités d’espionnage américaines dans son « proche voisinage ».

Par conséquent, la vie ne continue pas comme avant en Afghanistan et en Asie Centrale, qui représentaient un modèle important de ce que l’on a appelé la réinitialisation américano-russe. Au cas où on l’aurait oublié, le Président Vladimir Poutine a joué un rôle essentiel dans l’établissement des bases militaires américaines dans la région de l’Asie Centrale à la suite des attaques du 11 septembre 2001.

Une fois encore, la Russie a jusqu’à maintenant adopté une position ambivalente dans l’établissement de bases militaires en Afghanistan par les Etats-Unis et l’OTAN. Mais toute cette affaire poussera dorénavant à être très prudent quant aux implications d’une présence militaire occidentale de long terme et à durée indéterminée dans cette région.

En effet, le faux-semblant de l’administration Obama, selon lequel les Etats-Unis rendraient service au peuple afghan et à la stabilité régionale – et en particulier pour contenir le conflit territorial entre l’Inde et le Pakistan dans l’Hindou-kouch – en maintenant une présence militaire à long terme, sera désormais pris par Moscou autrement qu’à la légère.

Les intentions de mauvaise foi de Washington envers l’Ukraine devraient alerter Moscou sur le grand potentiel de la CIA d’utiliser le sol afghan pour amener à des « changements de régime » en Asie Centrale et fomenter des troubles dans le Nord du Caucase.

En fait, l’attaque récente contre les gardes frontières du Turkménistan de la part d’éléments afghans aux origines obscures est un signe avant-coureur de ce à quoi il faut s’attendre. Bien sûr, la responsabilité doit être rejetée sur les Talibans (bien que Achgabat garde ses réflexions pour elle-même sur l’incident dans lequel trois gardes turkmènes ont été tués).

Mais pourquoi les Talibans devraient-ils attaquer le Turkménistan et importuner Achgabat, qui a été la seule et unique capitale d’Asie Centrale véritablement amicale qui a particulièrement maintenu de bons rapports avec Kaboul, même sous le régime Taliban à la fin des années 1990 ?

Dit autrement, il semble que quelqu’un présente de bons arguments pour convaincre Achgabat (dont la politique étrangère est rivée sur le principe de la « neutralité positive ») que le Turkménistan a besoin d’un peu d’aide de la part des Etats-Unis et de l’OTAN en tant que fournisseurs de sécurité.

Par coïncidence, l’incident du 1er mars à la frontière turkméno-afghane arrive au beau milieu de rapports disant que les services secrets américains cherchent activement à établir des installations en Asie Centrale pour soutenir les opérations de surveillance par drones interposés.

Certes, les régimes d’Asie Centrale observeront attentivement les développements qui se déroulent en Ukraine. Ils devraient savoir, à la lumière des rapports de renseignements que Moscou a « déclassifiés » que le glas sonne également pour eux. Symptomatique des craintes latentes dans cette région, il y a cette décision prise par Douchanbe de bloquer la diffusion de Radio Free Europe/Radio Liberty, financée par le gouvernement américain.

Un tour curieux de l’actuelle « révolution de couleur » en Ukraine est que les services secrets américains ont organisé les ultra-nationalistes en fantassins pour monter ce coup d’Etat. Il se trouve que les régimes post-soviétiques en Asie Centrale, en particulier l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, ont également encouragé (pour diverses raisons) les sentiments nationalistes à prendre racine dans leurs sociétés, et cela pourrait venir les hanter si des puissances étrangères cooptent les ultra-nationalistes comme cela s’est produit en Ukraine.

Les événements en Ukraine soulignent la facilité avec laquelle des sentiments populaires refoulés peuvent être exploités par des puissances étrangères pour pousser à un « changement de régime ». A la surface, la région de l’Asie Centrale reste calme mais presque tous les éléments qui ont fait de l’Ukraine un volcan prêt à entrer en éruption y sont présents.

Par conséquent, le renforcement de la présence militaire russe en Asie Centrale se produit dans un énorme arrière-plan géopolitique. Jusqu’à présent, la pensée russe a été que la Russie d’un côté et les Etats-Unis et l’OTAN de l’autre auraient une convergence d’intérêt à minimiser, voire éliminer, les facteurs d’instabilité affectant la sécurité et la stabilité de l’Asie Centrale et de l’Afghanistan.

Cependant, à mesure que se déroulent les développements en Ukraine, un changement de paradigme est prévisible. Il suffit de dire qu’il serait trop risqué pour le Kremlin de continuer à considérer les Etats-Unis et l’OTAN comme des partenaires bienveillants. Il ne peut échapper à Moscou que l’auteur du célèbre livre Le Grand Echiquier, Zbigniew Brzezinski, parle aujourd’hui ouvertement de la mobilisation de l’OTAN, « déployer des forces en Europe Centrale afin d’être en position de riposter si la guerre devait éclater et s’étendre ».

Indian Punchline

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Une réflexion sur “L’ombre de l’Ukraine plane sur les steppes d’Asie Centrale

  1. Olga

    En ce moment on provoque la russophobie généralise. Media occidentaux déchaines , partiales, les autoproclames de Kiev courtisés et soutenues.

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