Tatars de Crimée : le double jeu d’Erdogan

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Depuis le 28 février, lorsque les troupes russes sont officiellement entrées en Crimée, la minorité tatare de la péninsule, opposée à l’annexion à la Russie, se sent menacée par leur présence. Selon le New Yorker, les portes de certains d’entre eux ont été marquées avec un « X », rappelant la période stalinienne où les tatars de Crimée furent déportés en masse, sous prétexte d’avoir « collaboré avec les nazis ». Pour certains, le choix est fait de partir vers l’ouest de l’Ukraine, à Lyiv notamment où un accueil particulier leur est réservé par Petro Kolodiy, président du conseil régional, qui a mis en place une ligne directe pour ces populations.

Ces évènements mettent le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan dans une position plutôt inconfortable, tiraillé entre la volonté de défendre la minorité des tatars en Crimée, avec qui il a une histoire et une culture commune, et celle de ne pas contrarier son allié de taille, Vladimir Poutine.

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Murteza Esenkal, président de la Fondation des turcs de Crimée, intervient dans une manifestation menée par des Turcs d’origine tatare de Crimée qui manifestent pour protester contre l’intervention militaire russe, dimanche 2 mars 2014.

Un enjeu local et national

Les dernières enquêtes d’opinion ont montré que la cote de popularité du chef du gouvernement et les intentions de vote en faveur de l’AKP, en baisse depuis les événements du parc Gezi l’été dernier, avaient encore reculé notamment à cause du récent scandale de corruption en cours. Lors des municipales de 2009, l’AKP (parti de la justice et du développement) avait obtenu un score national de 50%, mais près de 39% lors des dernières législatives de 2011. Dans ce contexte, la question des tatars de Crimée constitue à la fois un problème et une opportunité.

D’un côté, l’absence de soutien à cette population pourrait lui valoir d’être jugé comme lâche face au pouvoir russe, ou bien simplement indifférent à un peuple avec qui pourtant le peuple turc détient une parenté commune évidente (la Crimée a été cédée à l’Empire russe en 1792 par l’Empire Ottoman qui avait perdu une guerre contre celui-ci.)

De l’autre, les municipales approchant à grand pas (30 mars), un autre enjeux de taille, local celui-ci, l’attend au tournant. Ces élections seront non seulement l’occasion de regagner les voix d’électeurs déçus pour le Premier ministre, mais elles représentent aussi un véritable test pour le parti AKP (Parti de la justice et du développement), dont la popularité est nettement atteinte ces derniers temps. D’ailleurs, Erdogan a affirmé le 5 mars qu’il quitterait définitivement la politique si son parti ne gagnait pas les élections municipales.

Celal Icten, Président de l’association des tatars de Crimée, pense pouvoir expliquer l’absence de réaction de la part du pouvoir : « Le climat politique actuel de la Turquie est très tendu, ce qui explique que le président et le Premier ministre aient relayé la question des Tatars de Crimée au second plan, dans un agenda politique certainement très chargé. » Explique Icten. « Mais [ils ont] donné un soutien aux Tatars de Crimée et poursuivent leur coopération avec les puissances occidentales en Europe. » assure-t-il.

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Ne pas compromettre sa relation privilégiée avec la Russie

Depuis longtemps, Ankara et Moscou entretiennent sans conteste une relation privilégiée, que même la crise syrienne n’a pas entachée. Au-delà des liens politiques et culturels forts entre les deux pays, ce sont, invariablement, les enjeux énergétiques qui les relient. C’est en tout cas ce que pense Soner Çağaptay, professeur turc-américain de sciences politiques, basé aux États-Unis :

« Si vous regardez le style politique de M. Erdogan, avec ses changements d’humeurs incessants, il a hurlé sur à peu près tous les dirigeants d’États auxquels il a eu affaire, à l’exception de la Russie et de l’Iran. Non pas parce qu’il les aime particulièrement, mais parce que la Turquie reçoit environ les trois quarts de son gaz et de son pétrole de l’Iran et de la Russie ».

De plus, fin 2012, les investissements directs à l’étranger (IDE) trucs en Russie s’élevaient à 9 milliards de dollars.

Erdogan, en soutenant trop explicitement les tatars de Crimée, pourrait irriter le Kremlin, puisque cela reviendrait à soutenir une population opposée au rattachement de la péninsule à la Russie.

Mais le Premier ministre turc ne semble pas disposé à se mettre Moscou à dos. D’ailleurs, le 5 mars, suite à un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, il est allé dans le sens de ce dernier, en affirmant que « les responsables de la situation actuelle en Crimée étaient les dirigeants ukrainiens actuels »

Seulement, s’il s’avère qu’à l’issue du référendum qui aura lieu le 16 mars prochain, la Crimée est finalement rendue à la Russie, il est possible que la question tatare ne pose plus que jamais problème. Or, Erdogan ne pourra pas se permettre de rester de marbre, au risque notamment de décevoir les partisans qu’il lui reste. Alors, il n’y aura pas d’autre issue que de prendre un ton plus sévère sur la question, quitte à fâcher le dirigeant du Kremlin.

#Ligouchka
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