Ukraine : au-delà du manichéisme médiatique ambiant

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Jack Matlock a été ambassadeur des États-Unis en URSS de 1987 à 1991, il 
est spécialiste des affaires soviétiques pendant les années les plus
tumultueuses de la guerre froide
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De gauche à droite : Vladimir klitschko, John Kerry, Arseni Iatsenouk

Avec toutes les nouvelles qui viennent d’Ukraine, de Moscou, de Washington et des capitales européennes, les accusations mutuelles, les spéculations réflexes, et l’hystérie langagière de certains observateurs énonçant qu’on est au bord de l’apocalypse, il est difficile de garder en tête ce qu’impliquent, sur le long terme, les événements actuels. Je crois néanmoins que personne ne peut comprendre les possibles implications sans avoir en tête les facteurs historiques, géographiques, politiques, et psychologiques en jeux dans ces événements dramatiques. Le point de vue de la plupart des médias, qu’ils soient occidentaux ou russes, ne semble être que qu’un coté ou l’autre va « perdre » ou « gagner » l’Ukraine.

Selon moi, c’est une erreur fondamentale. Si j’étais ukrainien, je me plairais à citer cette réplique universelle de Pogo, personnage de la BD de Walt Kelly : « Nous avons rencontré notre ennemi, c’est nous même ». Le fait est que l’Ukraine est un État mais pas encore une nation. En plus de 22 ans d’indépendance, elle n’a pas encore trouvé de dirigeant qui puisse unir ses citoyens dans un concept partagé d’identité ukrainienne. Oui, la Russie a commis des ingérences en Ukraine, mais ce ne sont pas ces dernières qui ont crée la désunion en Ukraine. C’est plutôt l’étrange manière dont le pays a été construit, avec des régions parfois incompatibles entre elles. À ce défaut de conception de l’Ukraine indépendante, l’on doit ajouter le funeste héritage du Soviétisme communiste que la Russie et l’Ukraine ont en commun.

La seconde erreur que font les gens est de croire que lorsqu’un certain gouvernement adopte une certaine politique c’est dans le réel intérêt de ce pays. Dans les faits, la politique est faite dans l’émotion par des dirigeants qui se sentent personnellement provoqués par des concurrent. Cette politique a plus de chance d’être contre-productive que de soutenir le véritable intérêt du pays. Les dirigeants politiques ne sont pas des ordinateurs pesant le pour et le contre, ou bien les risques et les gains d’une manière objective. Ce sont des humains dotés de leurs part d’imperfection humaine, comprenant notamment la vanité, l’orgueil, et la nécessité de maintenir les apparences quelle que soit la réalité.

Quelques fondamentaux :

1. Le territoire actuel de l’État ukrainien a été assemblé non par les ukrainiens eux-même mais par des étrangers, et il tire les racines de sa forme actuelle suite à la fin de la seconde guerre mondiale. Penser qu’il s’agit d’un territoire traditionnel ou d’un tout primordial est absurde. Cela s’applique d’autant plus aux deux plus récentes additions au territoire de l’Ukraine que sont certaines portions de la Pologne ou de la Tchécoslovaquie de l’entre deux guerre annexés par Staline à la fin de la seconde guerre mondiale et la Crimée largement russophone qui a été transférée de la République Socialiste Fédérale de Russie bien après la guerre quand Nikita Krouchtchev contrôlait le parti communiste de l’Union Soviétique. Puisque toutes les parties de l’URSS étaient contrôlées depuis Moscou, à cette époque cela ne semblait qu’être une question administrative et n’était pas réellement important dans les faits (d’ailleurs, la ville de Sébastopol, quartier général de la flotte de la mer Noire, était directement soumise à Moscou et non à Kiev). Jusqu’à cette donation par Krouchtchev, la Crimée a été considérée comme partie intégrante de la Russie depuis la conquête au 18ème siècle par Catherine la Grande.

2. Le regroupement de personnes qui ont une différence d’histoire, d’expérience, de confort, de langue (même si assez proches) aussi frappante explique la division actuelle de l’Ukraine. Cette division n’est pourtant pas aussi frappante que ce qu’elle a été par exemple entre les Tchèques et les Slovaques qui ont divorcé de manière plutôt civilisée et pratique. Si d’une part, on peut grouper la Galicie et les provinces de l’Ouest et d’autre part le Don et la Crimée dans le Sud et l’Est, les régions entre les deux sont composées de mélange de tradition de part et d’autre. Il n’y pas de ligne de division claire et Kiev peut être réclamée par chacune des parties du pays.

3. À cause de son histoire, de sa situation géographique, et des liens à la fois économiques et naturels, il n’y a aucune chance que l’Ukraine devienne prospère, ou unie sans une relation amicale (ou au minimum une relation neutre) avec la Russie.

4. La Russie, comme n’importe quel pays, est extrêmement sensible à propos des activités militaires aux niveau de ses frontières. Elle a répété de manière récurrente qu’elle arrêterait à n’importe quel prix l’adhésion de l’Ukraine à l’OTAN (dans les faits, la grande majorité des Ukrainiens sont contre cette adhésion). Toutefois, l’adjonction de l’Ukraine à l’OTAN était un objectif avoué de l’administration Bush-Cheney et n’a pas été formellement exclue par l’administration Obama.

5. Un dirigeant russe avisé pourrait tolérer une Ukraine qui modernise à la fois son système politique et économique avec l’Union Européenne tant que (1) cette association n’a pas de base anti-russe, (2) que les citoyen ukrainien russophones ont des garanties sociales, économiques et linguistiques égales à celles des autres ukrainiens et (3) surtout que cette intégration économique progressive avec l’Europe ne conduise pas l’Ukraine à devenir un membre de l’OTAN.

6. Jusqu’à présent, les nationalistes ukrainiens de l’Ouest n’ont voulu concéder aucune de ces conditions, et les États Unis ont, par leurs politiques, encouragé ou fermé les yeux sur les attitudes et la politique qui ont fait d’eux des ennemis de Moscou. Cela peut sembler injuste mais c’est un fait.

Où tout cela nous mène-t-il ? Quelques pensées :

A. C’était une erreur globale qu’ont commises toutes les parties, à la fois en Ukraine et en dehors de l’Ukraine que de traiter cette crise comme une compétition pour le contrôle de l’Ukraine.

B. La « mise en garde » d’Obama à Poutine était mal-avisée (pour ne pas dire stupide). Quoi qu’il en soit, le léger espoir que Moscou évite une intervention militaire en Ukraine a disparu lorsqu’Obama lui a jeté un gant au visage et l’a défié de le faire. Ce n’était pas seulement une erreur de jugement politique, mais aussi un échec de compréhension de la psychologie humaine – à moins, bien sur, qu’en fait il ait voulu une intervention russe, ce qui est difficile à croire.

C. Les intentions russes ne sont pas encore très claires pour le moment (du moins, pour moi). Je ne pense pas qu’il soit dans l’intérêt de la Russie de séparer l’Ukraine en deux, néanmoins ils pourraient vouloir détacher la Crimée de l’Ukraine (s’ils le font, ils auront probablement l’accord de la majorité des résidents de Crimée). Ils ont peut-être simplement envie de soutenir leurs frères/amis de l’Est Ukrainien en négociation avec le nouveau pouvoir. Dans tous les cas, ils démontrent que les États-Unis n’ont pas de pouvoir dissuasif sur ce qu’ils considèrent être nécessaire pour sécuriser leurs intérêts dans leurs voisinage.

D. L’Ukraine est déjà divisée de facto, avec différent groupes aux commandes de différentes régions. Pour qu’il y ai un espoir de réunification, une coopération est nécessaire entre toutes les parties par la formation d’une coalition qui soit acceptable à minima par la Russie et les régions Russophones d’Ukraine de l’Est et du Sud. Une fédération avec des gouverneurs élus localement et non-nommé par le gagnant des élections nationales serait essentiel. De plus, une réelle autonomie pour la Crimée est nécessaire.

E. De nombreuses questions importantes restent en suspens. On énonce souvent le principe de l’intégrité territoriale, mais ce n’est pas le seul principe à observer. Les Russes diront de manière assez juste que les États-Unis sont intéressés par l’intégrité territoriale uniquement lorsque cela sert leurs intérêts. Les gouvernements américains ont tendance à omettre ce principe lorsque l’OTAN et ses alliés violent l’intégrité territoriale Serbe en créant et en reconnaissant un Kosovo indépendant. De même lorsqu’ils supportent la séparation du Sud-Soudan du Soudan, de l’Érythrée de l’Éthiopie et du Timor Oriental de l’Indonésie.

Si on parle de violation de la souveraineté, la Russie pourra répondre que les USA ont envahis Panama pour arrêter Noriega, envahis Grenade pour empêcher une prise d’otage de citoyen américains (même s’ils n’avaient pas été pris en otage), envahis l’Irak sur des suppositions de possession par Saddam Hussein d’armes de destruction massive (qu’ils n’ont jamais trouvé), tuent des personnes dans d’autres pays avec des drones, etc. En d’autre termes, si les États-unis veulent parler de « souveraineté et de préservation d’intégrité territoriale » à la Russie, peut-être devraient-ils songer à respecter les règles qu’ils souhaitent imposer aux autres.

JackMatlock.com

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Une réflexion sur “Ukraine : au-delà du manichéisme médiatique ambiant

  1. Chris

    Mr MATLOCK a oublié un paramètre très important propre au 21ème siècle. C’est que l’histoire désormais s’écrit très vite, beaucoup plus vite que dans les années 80/90. Le développement des médias et d’internet rend accessible à toute la population une masse considérable d’informations et les jeunes qui sont à l’origine des révolutions Arabes, puis celle avortée de Turquie et maintenant d’Ukraine ont un soucis identitaire et éthique bien plus développé, car ils ont la conscience du monde qui les entoure et du respect nécessaire à une communauté du virtuel au réel. Ils peuvent comparer leur vie à celle d’un autre pays. Ils peuvent se révolter d’abords sur les réseaux sociaux puis dans la rue avec une organisation et une solidarité incroyable. Mr MATLOCK semble avoir une vision très poussiéreuse de l’Ukraine, car à Maydan, il y avait des activistes de toute l’Ukraine, de l’Est comme de l’Ouest, du Nord comme du Sud. L’identité ukrainienne est peut être récente. Les décisions politiques sont parfois déplacées. Mais ce pays se reconstruit une histoire, et ne pardonne pas d’être volé ou trahi et il l’a montré à Maydan. Au même titre, que les Russes, qui ont pourtant une histoire et une culture d’une grande richesse, ne devraient pas admettre qu’on leur mente aussi honteusement en affirmant que les troupes russes ne sont pas en Crimée, ou que l’Ukraine est dirigée par des fascistes. L’erreur concernant la Crimée est avant tout diplomatique de la part des USA et de l’Europe. On ne menace pas de sanctions qu’on ne pourra jamais mettre en place, on analyse la situation, puis on propose de servir d’intermédiaire à la résolution du conflit. Car aujourd’hui, l’Ukraine a cru, comme la Géorgie en 2008, qu’elle n’était pas seule; que l’Europe et les USA étaient à leurs côtés, y compris militairement et ils n’ont donc pas cherché le dialogue avec la Russie dés la fin Février. Il faut dire que sur Maydan, il y a eu des belles paroles de diplomates étrangers, il y a eu des larmes et des envolées lyriques d’inconnus de la politique ou presque, y compris le « beau » BHL. Les dirigeants ukrainiens, crédules et honnêtes ont cru dans ces belles paroles, déjà oubliées quand il s’agit de passer à l’acte aujourd’hui. Et la Russie a le rôle du maître d’école qui va donner une leçon de son histoire et de sa morale au reste du monde. Une tragédie sanglante pour les ukrainiens et pour les droits de l’homme est à venir. Mais ce sera surtout la ruine d’une civilisation et une insulte pour les valeurs de nos ancêtres morts par millions pour leur liberté et la paix en Europe. Car n’oublions jamais pas que l’Ukraine est en Europe, en tous cas elle y est encore pour le moment.

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