Présidentielle en Ukraine: qui est Petro Porochenko ?

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Vendredi 28 mars, le milliardaire ukrainien Petro Porochenko annonçait officiellement sa participation à l’élection présidentielle ukrainienne, qui aura lieu le 25 mai prochain. Déjà, les sondages l’annoncent comme favori. À l’heure où cette présidentielle détient tant d’enjeux (légitimité du pouvoir en place, reconnaissance du gouvernement par la Russie…) il convient de connaître celui que les instituts de sondages nous présentent comme le futur président ukrainien.

porochenko

Crédits : Sergueï Starostenko

Après avoir annoncé qu’il ne se présenterai pas à l’élection présidentielle de mai prochain, le boxeur Vitaly Klitchko a officiellement exprimé son soutient à l’homme d’affaire Petro Porochenko. Un soutient précieux, pour quelqu’un dont les instituts de sondages annoncent 25% d’intentions de votes.

M. Porochenko détient l’entreprise de confiserie Roshen, plus gros producteur ukrainien, et la chaîne Kanal 5, qui se situe bien à part dans le paysage médiatique.

Discret, il a fait successivement partie du gouvernement du pro-européen Viktor Iouchtchenko (2009-2010), et du russophile Viktor Ianoukovitch (2012).

Notre cher oligarque est présent en politique depuis 1998 et a su, tout ce temps, être l’allié du pouvoir malgré les divers changements de paysage politique. Peter Porochenko est l’ami de tous et l’ennemi de personne, et c’est précisément cela qui fait sa force. Pour autant, il ne s’efface pas complètement et prend position sans complexe : il se prononce pour un rapprochement avec l’Europe, et même pour l’intégration de l’Ukraine à l’OTAN.

En 2000, il cofonde le Parti des régions, la machine politique qui a porté le président déchu Viktor Ianoukovitch au pouvoir. Un an plus tard, cependant, Porochenko romp les liens avec son président, Leonid Koutchma (Président ukrainien de 1994 à 2005), et devient défenseur de premier plan et bailleur de fonds du parti Notre Ukraine de Viktor Iouchtchenko (Président ukrainien de 2005 à 2010).

Il soutient la Révolution orange en 2004, et sert dans le gouvernement de Viktor Iouchtchenko. En 2009, il devient son ministre des Affaires étrangères. Puis le changement de Président ne semble pas changer grand chose pour le « Roi du chocolat », comme on le surnomme : il est nommé ministre du Commerce et du développement économique sous Ianoukovitch, dès 2012. Il occupe le poste pendant huit mois avant de retourner au Parlement comme député indépendant. Bien que soupçonné d’avoir soutenu financièrement les manifestations Euromaïdan, il n’a pas joué un rôle de premier plan dans les manifestations. Il faut également savoir que Petro Porochenko est Président de la Banque nationale Ukrainienne depuis 2007.

Aujourd’hui, l’on comprend aisément que sa candidature à la présidentielle connaisse autant de soutien : contrairement au pouvoir (contesté) en place, il est moins virulent et plus « lisse », tout en se prononçant pour un rapprochement vers l’Europe. En même temps, la culture du compromis, qui semble être sa marque de fabrique, fait de lui quelqu’un de rassurant, qui, semble-t-il, n’ira pas provoquer la Russie mais saura œuvrer pour l’intérêt public ukrainien.

Celle qui semble être sa principale concurrente, la fameuse égérie de la révolution orange, Ioulia Timochenko, ne jouit, selon les mêmes études de sondage, que de 8,2% d’intentions de vote. Les citoyens ukrainiens semblent être lassés de celle qu’on appelle la « dame de fer » ukrainienne, qui a « déjà eu sa chance »,, selon beaucoup. De son côté, le Parti des Régions, de Viktor Ianoukovitch, a déjà présenté son candidat qui sera Mikhaïlo Dobkine, ancien gouverneur de la province de Kharkiv, région plutôt pro-russe.

En tout, l’élection présidentielle ukrainienne anticipée opposera vingt-trois candidats.

#Ligouchka

Sources :

Korrespondent (ukr), Radio Liberty (eng), Wikipedia (rus)

Référendum en Crimée : ce que vous ne savez (certainement) pas

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Le vote qui est actuellement en cours en Crimée concerne en réalité deux référendums qui détermineront si la péninsule redevient un territoire russe. Voici un point rapide sur le vote d’aujourd’hui afin de clarifier certains détails importants.

crimea-referendum-international-observers.siComment ça, « deux référendums » ?

Le premier concerne toute la Crimée et tout le monde peut y participer. Le second, plus petit, se tient dans la ville de Sébastopol, qui détient un statut spécial. Certaines organisations pro-russes ont également annoncé organiser leur propre référendum aujourd’hui dans la ville de Kharkov.

Les citoyens de Crimée sont dans une étrange position, consistant à voter si oui ou non ils veulent rejoindre la Russie, tandis que les troupes russes sont présentes un peu partout sur le territoire. C’est pourquoi certains décrivent cette impression de voter « avec un pistolet sur la tempe ». La mère Russie, quant à elle, fait tout son possible pour promouvoir ce référendum, qui apporte un aspect, disons plus « démocratique » à sa présence armée.

Le site officiel du vote est referendum2014.ru : vous pouvez noter l’extention « ru » (Russie) et non « ua » (Ukraine) et pour cause : le site d’origine, referendum2014.org.ua, a été fermé suite à plusieurs attaques par déni de service.

Qu’est-ce qu’on vote exactement ?

Voici, pour les russophones, à quoi ressemble le bulletin de vote :

russian_ballotVous remarquerez qu’il y a deux questions sur le bulletin de vote, chacune divisée en trois parties. La première question demande : « Êtes-vous en faveur de l’unification de la Crimée avec la Russie? » et la deuxième : « Êtes-vous en faveur de la restauration de la Constitution de 1992 et le statut de la Crimée comme partie intégrante de l’Ukraine? »

Autre chose : le bulletin est disponible dans les trois langues les plus parlées en Crimée, à savoir le russe, l’ukrainien et le tatar de Crimée. Les résultats seront comptabilisés dans la soirée.

Qui peut voter ?

Les citoyens de la République autonome de Crimée et de la ville de Sébastopol. Mais cette règle ne semble pas être appliquée : plus tôt aujourd’hui, la journaliste russe Ekaterina Sergatskova a affirmé qu’elle pourrait voter. Sergatsova est titulaire d’un permis de séjour temporaire afin de faire rapport sur ​​le référendum, mais reste un citoyen de la Fédération de Russie. « Eh bien, bien sûr, vous pouvez [voter], parce que vous vivez ici, » s’est-elle fait expliquer par le personnel électoral. Les membres de l’armée ukrainienne peuvent également participer, mais ils ne sont pas autorisés à quitter leur poste de garde pour le faire (source : RT). Selon les autorités locales, le référendum a besoin d’un taux de participation d’au moins 50% pour être légitime et recevable. En début d’après-midi, le taux de participation était de 45 à 50% dans 1169 bureaux de vote (source : observateurs d’Izvestia). Les autorités annoncent un taux de participation final se situant autour des 80%.

Y a-t-il des observateurs présents sur place ?

Oui. Mais ils sont un groupe très sélect d’environ 30 observateurs internationaux mandatés par le gouvernement de Crimée, qui ont été présentés devant la presse lors d’une conférence de presse, hier. « Parlant un russe impeccable et répétant mot pour mot le discours russe sur la crise ukrainienne, une équipe hétéroclite d’observateurs électoraux étrangers étaient alignés à louer le référendum lors d’une conférence de presse de samedi soir, » rapporte Max Seddon, journaliste pour Buzzfeed. L’OSCE a essayé d’obtenir une équipe de 40 observateurs en Crimée, mais des coups de semonce ont été tirés lorsque le groupe a tenté de traverser un point de contrôle la semaine dernière. La Crimée a depuis « invité » les observateurs de l’OSCE à assister au référendum.

Ce référendum est-il légal ?

Pas selon la Constitution ukrainienne, qui stipule que l’ensemble de la population de l’Ukraine doit voter sur toute modification de territoire. Le gouvernement criméen est juridiquement rattaché au Parlement ukrainien, et ne détient pas le pouvoir de déclarer une auto-détermination. Les États-Unis et l’Union européenne ont tous deux déclaré que le vote était illégitime, et la Russie soutient le contraire. Hier, la Russie a opposé son veto à une résolution de l’ONU critiquant le référendum, et la Chine s’est abstenue (source : BBC).

Que se passe-t-il ensuite ?

La Crimée deviendra russe, et Poutine va envahir l’est de l’Ukraine. C’est en tout cas ce que pense Julia Ioffe, et elle démontre ici pourquoi.

Source : Newrepublic

#Ligouchka

Crimée : l’opinion russe en quelques chiffres (infographie)

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Pour visualiser l’infographie, cliquez dessus puis zoomez.

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Infographie : Célia Mascré
Chiffres : Levada Center

Ajoutons que la cote de popularité du président Vladimir Poutine a atteint 71,6 %, son meilleur score sur la période des trois dernières années. De plus, les intentions de votes pour la prochaine présidentielle sont restées inchangées et restent à 32%.

Le sondage dont cette infographie a été inspirée a été mené sur la période du 7 au 10 mars 2014, sur un échantillon représentatif de la population urbaine et rurale de toute la Russie. En tout, 1603 personnes ont été interrogées dans plus de 130 établissements et dans 45 régions du pays. L’erreur statistique des données issues de ces études ne dépasse pas 3,4%

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La Douma examine un projet de loi interdisant la russophobie

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Le député Ilya Ponomarev (du parti « Russie Juste ») a présenté à la Douma d’État (chambre basse du Parlement russe) un projet de loi interdisant la promotion de la russophobie en Russie. Les contraventions assorties seraient les suivantes : jusqu’à 50 000 roubles (982€) d’amende et/ou un emprisonnement maximal de 15 jours.

1189px-Ilya_Ponomarev_at_Moscow_opposition_rally_2_March_2013_6Ponomarev estime qu’actuellement, les publications de divers médias, y compris en ligne, traduisent un sentiment de russophobie dans l’ensemble de la Russie.

Le projet de loi définit la  « propagande russophobe » par la « propagation dans les médias, via des rassemblements publics, réunions, manifestations ou attirail marketing spécifique, imprimé, graphique, vidéo et audio, d’informations négatives inexactes visant à la formation d’une attitude négative vis-à-vis de la Russie ou de la langue russe, sa culture et son indépendance. »

L’objectif n’étant pas de restreindre l’opinion personnelle des individus, il est précisé que l’interdiction de la propagande russophobe ne doit pas violer les droits des citoyens, ni leur liberté de pensée, d’expression, de presse, de réunion et de manifestation, ainsi que le droit d’association. Le projet de loi ne s’applique donc pas aux domaines scientifiques, littéraires, artistiques et créatif si elle ne vise pas à justifier ou diffuser le sentiment russophobe, et reste objective sur son sujet d’étude.

Ponomarev est aussi un défenseur de Mikhaïl Khodorkovsky, et a déclaré dans une interview au Financial Times Deutschland qu’il était selon lui la « seule figure politique susceptible d’amener la Russie à la démocratie ».

#Ligouchka

Source : Ria Novosti

L’ombre de l’Ukraine plane sur les steppes d’Asie Centrale

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M. K. Bhadrakumar est un ancien diplomate, il a été notamment ambassadeur 
de l'Inde en Turquie et en Ouzbékistan
Cet article a été publié dans Indian Punchline le 13 mars 2014

La Russie a de moins en moins d’autre choix que de « déclassifier » l’information privilégiée qui se trouve en sa possession concernant l’opération des services secrets occidentaux qui a poussé à la prise de pouvoir à Kiev. Il est extraordinaire que la Russie ait remis cette information au Conseil de Sécurité de l’ONU, avec la requête de mener une enquête internationale impartiale.

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Islam Karimov, président Ouzbèque, et Vladimir Poutine

Bien sûr, toute mesure de la sorte fera l’objet d’un veto de la part des Etats-Unis. La Russie le sait aussi, mais une guerre de l’information se déroule aujourd’hui vis-à-vis de la situation qui entoure l’Ukraine et, selon le point de vue de Moscou, à mesure que les tensions continuent de monter, il est devenu impératif de démontrer que la présentation faite par les Etats-Unis est du pur pipeau.

Manifestement, la Pologne et la Lituanie ne se seraient pas aventurées sans le feu vert de Washington dans cette opération où elles ont entraîné des extrémistes pour renverser Yanoukovitch. C’est-à-dire que la Russie a posé sur la table du Conseil de Sécurité les informations relative à une quête du Graal qui relève de la Maison Blanche.

C’est du très lourd parce que cela présente le Président Obama sous un jour entièrement nouveau en tant que « partisan de la Guerre Froide » lui-même, alors que la propagande officielle américaine voudrait nous faire croire que le président est un homme d’Etat impuissant agissant largement sous la contrainte politique nationale. En gros, ce qui ressort est qu’il n’y a aucun moyen de restaurer les liens désormais en miette entre les Etats-Unis et la Russie durant le temps restant du mandat d’Obama. De la même manière, il est hors de question que la Russie baisse la garde vis-à-vis des activités d’espionnage américaines dans son « proche voisinage ».

Par conséquent, la vie ne continue pas comme avant en Afghanistan et en Asie Centrale, qui représentaient un modèle important de ce que l’on a appelé la réinitialisation américano-russe. Au cas où on l’aurait oublié, le Président Vladimir Poutine a joué un rôle essentiel dans l’établissement des bases militaires américaines dans la région de l’Asie Centrale à la suite des attaques du 11 septembre 2001.

Une fois encore, la Russie a jusqu’à maintenant adopté une position ambivalente dans l’établissement de bases militaires en Afghanistan par les Etats-Unis et l’OTAN. Mais toute cette affaire poussera dorénavant à être très prudent quant aux implications d’une présence militaire occidentale de long terme et à durée indéterminée dans cette région.

En effet, le faux-semblant de l’administration Obama, selon lequel les Etats-Unis rendraient service au peuple afghan et à la stabilité régionale – et en particulier pour contenir le conflit territorial entre l’Inde et le Pakistan dans l’Hindou-kouch – en maintenant une présence militaire à long terme, sera désormais pris par Moscou autrement qu’à la légère.

Les intentions de mauvaise foi de Washington envers l’Ukraine devraient alerter Moscou sur le grand potentiel de la CIA d’utiliser le sol afghan pour amener à des « changements de régime » en Asie Centrale et fomenter des troubles dans le Nord du Caucase.

En fait, l’attaque récente contre les gardes frontières du Turkménistan de la part d’éléments afghans aux origines obscures est un signe avant-coureur de ce à quoi il faut s’attendre. Bien sûr, la responsabilité doit être rejetée sur les Talibans (bien que Achgabat garde ses réflexions pour elle-même sur l’incident dans lequel trois gardes turkmènes ont été tués).

Mais pourquoi les Talibans devraient-ils attaquer le Turkménistan et importuner Achgabat, qui a été la seule et unique capitale d’Asie Centrale véritablement amicale qui a particulièrement maintenu de bons rapports avec Kaboul, même sous le régime Taliban à la fin des années 1990 ?

Dit autrement, il semble que quelqu’un présente de bons arguments pour convaincre Achgabat (dont la politique étrangère est rivée sur le principe de la « neutralité positive ») que le Turkménistan a besoin d’un peu d’aide de la part des Etats-Unis et de l’OTAN en tant que fournisseurs de sécurité.

Par coïncidence, l’incident du 1er mars à la frontière turkméno-afghane arrive au beau milieu de rapports disant que les services secrets américains cherchent activement à établir des installations en Asie Centrale pour soutenir les opérations de surveillance par drones interposés.

Certes, les régimes d’Asie Centrale observeront attentivement les développements qui se déroulent en Ukraine. Ils devraient savoir, à la lumière des rapports de renseignements que Moscou a « déclassifiés » que le glas sonne également pour eux. Symptomatique des craintes latentes dans cette région, il y a cette décision prise par Douchanbe de bloquer la diffusion de Radio Free Europe/Radio Liberty, financée par le gouvernement américain.

Un tour curieux de l’actuelle « révolution de couleur » en Ukraine est que les services secrets américains ont organisé les ultra-nationalistes en fantassins pour monter ce coup d’Etat. Il se trouve que les régimes post-soviétiques en Asie Centrale, en particulier l’Ouzbékistan et le Kazakhstan, ont également encouragé (pour diverses raisons) les sentiments nationalistes à prendre racine dans leurs sociétés, et cela pourrait venir les hanter si des puissances étrangères cooptent les ultra-nationalistes comme cela s’est produit en Ukraine.

Les événements en Ukraine soulignent la facilité avec laquelle des sentiments populaires refoulés peuvent être exploités par des puissances étrangères pour pousser à un « changement de régime ». A la surface, la région de l’Asie Centrale reste calme mais presque tous les éléments qui ont fait de l’Ukraine un volcan prêt à entrer en éruption y sont présents.

Par conséquent, le renforcement de la présence militaire russe en Asie Centrale se produit dans un énorme arrière-plan géopolitique. Jusqu’à présent, la pensée russe a été que la Russie d’un côté et les Etats-Unis et l’OTAN de l’autre auraient une convergence d’intérêt à minimiser, voire éliminer, les facteurs d’instabilité affectant la sécurité et la stabilité de l’Asie Centrale et de l’Afghanistan.

Cependant, à mesure que se déroulent les développements en Ukraine, un changement de paradigme est prévisible. Il suffit de dire qu’il serait trop risqué pour le Kremlin de continuer à considérer les Etats-Unis et l’OTAN comme des partenaires bienveillants. Il ne peut échapper à Moscou que l’auteur du célèbre livre Le Grand Echiquier, Zbigniew Brzezinski, parle aujourd’hui ouvertement de la mobilisation de l’OTAN, « déployer des forces en Europe Centrale afin d’être en position de riposter si la guerre devait éclater et s’étendre ».

Indian Punchline

Tatars de Crimée : le double jeu d’Erdogan

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Depuis le 28 février, lorsque les troupes russes sont officiellement entrées en Crimée, la minorité tatare de la péninsule, opposée à l’annexion à la Russie, se sent menacée par leur présence. Selon le New Yorker, les portes de certains d’entre eux ont été marquées avec un « X », rappelant la période stalinienne où les tatars de Crimée furent déportés en masse, sous prétexte d’avoir « collaboré avec les nazis ». Pour certains, le choix est fait de partir vers l’ouest de l’Ukraine, à Lyiv notamment où un accueil particulier leur est réservé par Petro Kolodiy, président du conseil régional, qui a mis en place une ligne directe pour ces populations.

Ces évènements mettent le premier ministre turc Recep Tayyip Erdoğan dans une position plutôt inconfortable, tiraillé entre la volonté de défendre la minorité des tatars en Crimée, avec qui il a une histoire et une culture commune, et celle de ne pas contrarier son allié de taille, Vladimir Poutine.

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Murteza Esenkal, président de la Fondation des turcs de Crimée, intervient dans une manifestation menée par des Turcs d’origine tatare de Crimée qui manifestent pour protester contre l’intervention militaire russe, dimanche 2 mars 2014.

Un enjeu local et national

Les dernières enquêtes d’opinion ont montré que la cote de popularité du chef du gouvernement et les intentions de vote en faveur de l’AKP, en baisse depuis les événements du parc Gezi l’été dernier, avaient encore reculé notamment à cause du récent scandale de corruption en cours. Lors des municipales de 2009, l’AKP (parti de la justice et du développement) avait obtenu un score national de 50%, mais près de 39% lors des dernières législatives de 2011. Dans ce contexte, la question des tatars de Crimée constitue à la fois un problème et une opportunité.

D’un côté, l’absence de soutien à cette population pourrait lui valoir d’être jugé comme lâche face au pouvoir russe, ou bien simplement indifférent à un peuple avec qui pourtant le peuple turc détient une parenté commune évidente (la Crimée a été cédée à l’Empire russe en 1792 par l’Empire Ottoman qui avait perdu une guerre contre celui-ci.)

De l’autre, les municipales approchant à grand pas (30 mars), un autre enjeux de taille, local celui-ci, l’attend au tournant. Ces élections seront non seulement l’occasion de regagner les voix d’électeurs déçus pour le Premier ministre, mais elles représentent aussi un véritable test pour le parti AKP (Parti de la justice et du développement), dont la popularité est nettement atteinte ces derniers temps. D’ailleurs, Erdogan a affirmé le 5 mars qu’il quitterait définitivement la politique si son parti ne gagnait pas les élections municipales.

Celal Icten, Président de l’association des tatars de Crimée, pense pouvoir expliquer l’absence de réaction de la part du pouvoir : « Le climat politique actuel de la Turquie est très tendu, ce qui explique que le président et le Premier ministre aient relayé la question des Tatars de Crimée au second plan, dans un agenda politique certainement très chargé. » Explique Icten. « Mais [ils ont] donné un soutien aux Tatars de Crimée et poursuivent leur coopération avec les puissances occidentales en Europe. » assure-t-il.

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Ne pas compromettre sa relation privilégiée avec la Russie

Depuis longtemps, Ankara et Moscou entretiennent sans conteste une relation privilégiée, que même la crise syrienne n’a pas entachée. Au-delà des liens politiques et culturels forts entre les deux pays, ce sont, invariablement, les enjeux énergétiques qui les relient. C’est en tout cas ce que pense Soner Çağaptay, professeur turc-américain de sciences politiques, basé aux États-Unis :

« Si vous regardez le style politique de M. Erdogan, avec ses changements d’humeurs incessants, il a hurlé sur à peu près tous les dirigeants d’États auxquels il a eu affaire, à l’exception de la Russie et de l’Iran. Non pas parce qu’il les aime particulièrement, mais parce que la Turquie reçoit environ les trois quarts de son gaz et de son pétrole de l’Iran et de la Russie ».

De plus, fin 2012, les investissements directs à l’étranger (IDE) trucs en Russie s’élevaient à 9 milliards de dollars.

Erdogan, en soutenant trop explicitement les tatars de Crimée, pourrait irriter le Kremlin, puisque cela reviendrait à soutenir une population opposée au rattachement de la péninsule à la Russie.

Mais le Premier ministre turc ne semble pas disposé à se mettre Moscou à dos. D’ailleurs, le 5 mars, suite à un entretien téléphonique avec Vladimir Poutine, il est allé dans le sens de ce dernier, en affirmant que « les responsables de la situation actuelle en Crimée étaient les dirigeants ukrainiens actuels »

Seulement, s’il s’avère qu’à l’issue du référendum qui aura lieu le 16 mars prochain, la Crimée est finalement rendue à la Russie, il est possible que la question tatare ne pose plus que jamais problème. Or, Erdogan ne pourra pas se permettre de rester de marbre, au risque notamment de décevoir les partisans qu’il lui reste. Alors, il n’y aura pas d’autre issue que de prendre un ton plus sévère sur la question, quitte à fâcher le dirigeant du Kremlin.

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