Les trois grandes illusions de la Russie sur l’Iran

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Auteur : Polina Sinovets, chercheuse ukrainienne à l'Université d'Odessa.

Polina Sinovets est chercheuse pour le site « Ponars Eurasia » qui offre de nouvelles approches en matière d’analyse sur les thèmes de la politique et la sécurité en Russie et en Eurasie.Dans ce projet, les membres PONARS – politologu es connus, historiens et sociologues des États-Unis, d’Europe, de Russie et d’autres pays de la CEI rédigent des articles analytiques offrant un autre regard sur la Russie, sa politique et ses politiciens.

Aujourd’hui, Pauline Sinovets, de l’Université nationale d’Odessa, écrit sur ce que les Russes admettent des erreurs dans leurs jugements sur l’Iran.

RUSSIA-IRAN-NUCLEAR

L’élection d’un nouveau Président iranien en juin dernier, Hassan Rohani, a redonné espoir quant à un possible compromis concernant son programme nucléaire ainsi que des discutions apaisées avec la communauté internationale. De son côté, Moscou estime que le principal problème dans les relations avec l’Iran reste l’incapacité ou la réticence des États-Unis à comprendre les véritables causes du développement du programme nucléaire de Téhéran. Dans le même temps, la compréhension russe de ce que veut réellement l’Iran n’est pas non plus sans défaut, celle-ci étant davantage basée sur un mythe que sur une évaluation objective de la situation. Voici listés et explicités les principaux mythes dont il est ici question.

Mythe n°1 : l’Iran développe un programme nucléaire parce qu’il a besoin de garanties de sécurité, et non de l’arme nucléaire.

Commentant  ​​le programme nucléaire iranien, un expert russe dans le domaine de la non-prolifération, Vladimir Orlov, cite le président Vladimir Poutine : « Je pense que derrière la volonté de lutter contre la prolifération des armes de destruction massive en Iran, se cachent des intentions d’une tout autre nature, à savoir provoquer un changement de régime ». Ainsi, s’il l’on en croit la logique russe, l’Iran cherche à obtenir des États-Unis des garanties de sécurité solides et explicites, après quoi la « question générale du nucléaire ne sera plus à l’ordre du jour ».

Mais quel genre de garanties exactement, même théoriques, pourrait fournir l’Occident à l’Iran qui puisse suffisamment le satisfaire pour qu’il renonce au développement des armes nucléaires ? Ces garanties doivent-elle être inconditionnelles ou bien doivent-elles contenir certaines  « lignes rouges » ?

L’expert russe Alexeï Arbatov a déjà fait remarquer que la formule la plus constructive pourrait être celle d’une  « non-agression contre l’Iran en échange de sa non-agression contre Israël ou un allié des États-Unis dans le golfe Persique ». Pourtant, ce type de garantie ne pourrait pas empêcher l’Iran de devenir une puissance nucléaire. Autrement dit, elle ne pourra pas l’empêcher d’influencer l’équilibre régional des forces en sa faveur sans pour autant qu’une attaque directe contre qui que ce soit ait lieu. Même sans déclencher une guerre, l’Iran peut provoquer une agression avec succès dans d’autres pays, en particulier en Israël. Il semble que ce type de garanties de sécurité puissent potentiellement déstabiliser l’équilibre régional actuel.

De plus, parler de garanties serait utile si et seulement si Téhéran souhaite réellement obtenir uniquement la sécurité. Ce n’est un secret pour personne, le chef spirituel de l’Iran, l’ayatollah Khamenei, associe le progrès nucléaire iranien à l’indépendance et au progrès national scientifique et technique. Si elle constitue une sorte de symbole de sa grandeur et de prospérité, alors pourquoi dans ce cas limiter le développement du programme nucléaire de l’Iran ? La situation est quelque peu similaire à celle de l’Inde, qui en son temps associait également l’arme nucléaire à l’idée nationale. Selon le Premier ministre Atal Bihari Vajpayee, qui en 1998 a autorisé les essais nucléaires indiens, « ils ont donné à l’Inde la force, la puissance, et la confiance dans sa vigueur » Mais à l’époque, la sécurité de l’État n’étais pas soumise aux défis extérieurs, et les relations avec la Chine et le Pakistan semblait avoir trouvé un semblant de stabilité.
Toutefois, même en partant du principe que la sécurité n’est pas la seule préoccupation de l’Iran et ne sert que de prétexte pour le développement de son programme nucléaire, cette théorie est largement reprise par des experts et des hommes politiques russes.

En 2008, l’Iran a déclaré publiquement qu’il n’avait pas besoin de garanties internationales de sécurité qui restreindraient le développement de son programme nucléaire. L’ambassadeur iranien en Russie de l’époque, Gholamreza Ansari, a  notamment expliqué que « lorsqu’on nous parle de garanties de sécurité pour l’Iran, nous ne comprenons pas, tout simplement parce que nous n’en avons pas besoin ». Moscou a décidé d’ignorer cette déclaration.

Mythe n°2 : L’Iran est un allié potentiel de la Russie

Ce mythe est très populaire en Russie, on le retrouve à la fois chez les experts et les journalistes, et dans la conscience de masse. Sur les blogs d’analyse russes, l’Iran apparaît souvent comme un allié naturel de la Russie en raison de leurs intérêts communs, de leurs valeurs et objectifs, notamment la volonté de résister à l’influence des États-Unis. Cette idée se popularise de plus en plus à mesure que la crise syrienne croît et que la Russie et les États-Unis, soutenant chacun un camp adverse, se trouvent chacun d’un côté différent des barricades.

La récente déclaration de l’ambassadeur russe auprès de l’OTAN Dmitri Rogozine selon lequel « la Russie considère toute action militaire contre l’Iran comme une menace pour ses propres intérêts » a été interprétée par certains médias comme la volonté de Moscou de soutenir l’Iran en cas de conflit au Moyen-Orient.

Et Téhéran a conscience de ce sentiment russe. En leur temps déjà, les experts iraniens prédisaient que Moscou se lasserait rapidement de la politique du « Reset » proposé par Washington et ne lui permettrait pas de poursuivre sa politique unilatérale au Moyen-Orient, en particulier sur les fronts iranien et syrien.

Les dirigeants iraniens soutiennent activement l’équilibre géopolitique des forces, en utilisant souvent les sympathies russes pour bloquer les sanctions globales de l’ONU concernant le développement du programme nucléaire de l’État. Dans le même temps, sur un certain nombre de questions, Téhéran soutient des valeurs et des idées contredisant radicalement les intérêts russes. Par exemple, dans la presse officielle iranienne, la Tchétchénie apparaît comme un État islamique intégré à la Fédération de Russie et luttant pour son indépendance. Et bien que l’Iran soit heureux de voir la Russie dans les rangs de ses défenseurs, il refuse de compter sur Moscou concernant les questions les plus pointilleuses comme, par exemple, celle de l’enrichissement de l’uranium.

Mythe n°3 : La présidentielle de 2013 laisse présager une percée dans les négociations sur le programme nucléaire de l’Iran

En juillet 2013, le nouveau président élu de l’Iran Hassan Rohani a été décrit comme un candidat modéré ayant critiqué l’agressivité de son prédécesseur, et son incapacité à trouver un terrain d’entente avec l’Occident. Certains experts russes estiment même que le changement de président de Mahmoud Ahmadinejad à Rouhani sera dommageable pour les intérêts russes. Rouhani est considéré comme quelqu’un qui vise à bâtir un meilleur dialogue avec l’Occident, ce qui, de facto, signifie avoir un impact négatif sur les relations avec la Russie. En outre, au début des années 2000, Rouhani a été le négociateur en chef iranien sur les questions nucléaires et a finalement accepté de suspendre le programme d’enrichissement d’uranium et des inspections plus approfondies de l’AIEA sur les installations nucléaires de l’Iran. Dans sa première conférence de presse post-électorale, Rouhani a dit : « Nos programmes nucléaires sont complètement transparents. Mais nous sommes prêts à faire preuve de plus de transparence et à prouver au monde entier que les évolutions de la République islamique d’Iran sont en adéquation avec les cadres internationaux. »

Une telle déclaration peut être interprétée de différentes manières. Elle pourrait signifier que Rohani est prêt à faire certaines concessions concernant le programme nucléaire de l’Iran, mais également qu’il concentre ses efforts sur l’établissement des fondements juridiques pour les droits nucléaires de du pays. De toute façon, Téhéran va essayer d’exploiter l’image d’un nouveau chef « constructif » et « flexible » afin d’affaiblir les sanctions internationales sans pour autant qu’il y ait de changement majeur dans son programme nucléaire comme la limitation de l’enrichissement d’uranium ou un accès complet à l’AIEA. En outre, même selon les estimations les plus optimistes du programme d’armes iraniennes, selon lesquelles il aurait été stoppé en 2003, Rohani aurait toujours fait partie de l’équipe qui a poursuivi activement son développement. Il est également important de se rappeler que l’ayatollah Ali Khamenei a dirigé l’Iran pendant près de 25 ans – sous des gouvernements  conservateurs et d’autres plus libéraux qui ont conduit le programme nucléaire Étatique à travers des périodes de confrontation et de détente. Les Présidents iraniens sont peut-être responsables de la tactique de l’État avec la communauté internationale , mais c’est Khamenei qui définit la stratégie intérieur du pays.

Si la présidence de Rouhani affecte les négociations nucléaires, cela ne peut être qu’à un niveau tactique, il facilitera le dialogue avec les homologues de l’Iran et préparera certainement la communauté internationale à l’idée que l’Iran est prêt à un compromis. Mais changer le moyen d’atteindre ses objectifs n’est pas la même chose que de changer les objectifs eux-mêmes.

Conclusion

Selon les mythes populaires qui circulent en Russie, l’Iran cherche à renforcer sa sécurité en exigeant des garanties de l’Occident , l’Iran est un allié russe potentiel sur les grandes questions politiques ; et le monde sera inspiré par un nouveau président qui cherche à développer un dialogue constructif avec l’Organisation des Nations Unies. C’est cet Iran que Moscou défend au Conseil de sécurité. En outre, l’Iran de Rohani pourrait être en mesure d’obtenir des faveurs encore plus politiques et économiques de Moscou, celle-ci cherchant à empêcher l’Iran de quitter sa sphère d’influence.

Cependant, ce scénario ne ​​coïncide pas avec un autre étant donné que l’Iran est déterminé à accroître son pouvoir et son influence non seulement dans la région mais aussi dans l’arène internationale. Le programme nucléaire de l’Iran est un signe important de la hausse du potentiel de l’Iran, un symbole de sa prospérité, d’indépendance et de fierté nationale . Les armes nucléaires peuvent être considérés comme le stade suprême du progrès national – un moyen pour l’Iran d’atteindre ses ambition et un symbole du retour à la grandeur de l’empire antique du pays. Peu importe qui est au pouvoir, guerrier ou diplomate, l’objectif principal de l’Iran sera la même, seuls les moyens diffèrent. L’Iran a besoin d’alliés pour atteindre ses objectifs, peut importe lesquels. Que ce soit la Russie ou l’Ouest, ils sont tous temporaires dans les objectifs au long terme. L’Iran a intégré dans sa culture des relations internationales qu’il doit lutter pour sa grandeur avec une confiance et une dépendance minimales envers un ou plusieurs autres États. Si l’Iran devait devenir capable d’obtenir l’arme nucléaire, il ferait valoir qu’il s’intéresse au Moyen-Orient de façon plus agressive, ce qui pourrait entraîner des conflits avec Israël, l’Arabie saoudite et les États-Unis mais aussi aussi aggraver la situation dans les pays voisins. En fin de compte , les Russes devraient se rendre compte que l’émergence d’un voisin nucléaire imprévisible, puissant, nationaliste, et déterminé sur sa périphérie sud fera peu pour augmenter leur propre sécurité.

Traduction : Célia Mascré

Source : PONARS Eurasia

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