Dix questions à Poutine sur la corruption à Sotchi

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Auteur : Natalia Teleguina, journaliste pour le journal russe "Slon"

Vladimir Poutine a récemment annoncé qu’il n’y avait pas  de corruption à grande échelle dans le cadre de la préparation des JO de Sotchi. Il a exhorté, à cette occasion, toutes les personnes ayant connaissance de ce phénomène à partager les informations  avec les fonctionnaires d’Etat. Le journal « Slon » a préparé dix questions au Président russe. « Nous ne sommes pas des fonctionnaires du ministère de l’intérieur (MVD), ni de la Commission d’enquête, mais curieusement, il n’a pas été difficile de trouver les failles »

http://ru-travel.livejournal.com/23604477.html

Qui va ramasser les poubelles ?

En octobre 2013, un journaliste d’Associated Press (AP) a découvert la construction d’un gigantesque site d’enfouissement de déchets dans le village Akhshtyr, au nord de Sotchi. La société des chemins de fer (RZHD) a reçu pour cela une amende de 3000 dollars pour cette décharge non autorisée. Toutefois, selon un journaliste de l’AP, les déchets ont continué d’être déversés dès le 25 octobre.
Deux ans plus tôt , une dizaine de maisons privées rue Bakinski, à Sotchi, ont été détruites par un glissement de terrain. La raison de cette catastrophe n’était autre que des structures en béton armé des  constructions olympiques qui se sont déversées la nuit sur ​​une colline. Les riverains parlaient alors de trois milles camions Kamaz présents pour déblayer les gravats.

Vladimir Vladimirovitch, près de 2 milliards de roubles alloués pour l’élimination des déchets olympique, vraiment ?

Que va-t-il survenir des installations olympiques ?

En 2011 , Dmitri Medvedev, alors Président de la Fédération de Russie, avait affirmé que les quatre installations sportives après les Jeux olympiques seraient transportées vers d’autres villes : Vladikavkaz, Rostov-sur-le-Don, Astrakhan et Stavropol. Or, c’est précisément ce système « repliable » qui engendre un coût particulièrement élevé. Après les jeux, les 400 000 habitants de Sotchi pourront jouir d’un Cluster côtier composé de quatre complexes sportifs et de divertissement pouvant accueillir 3 à 40 mille spectateurs, un parc des expositions et une piste cyclable … Pour quoi faire ?

A Londres par exemple, les premiers plans de travail concernant l’héritage olympique ont commencé en 2007. Aujourd’hui, la London Legacy Development Corporation, dirigée par Boris Johnson, y est spécialement dédiée. Ainsi, le village Olympique (Athletes’ Village) a été converti en un nouveau quartier de 2800 maisons d’habitation (la moitié sont des logements sociaux), et le parc Olympique Queen Elizabeth attirera à partir de 2016 jusqu’à 9 millions de touristes par an. Notre absence de plans clairs est la conséquence, si ce n’est la corruption, alors, au moins, d’une inefficacité flagrante.

Qui se rendra à Sotchi après les jeux ?

La question de la cherté des Jeux provoque des allergies chez n’importe quel fonctionnaire russe. La plupart du temps, l’on nous répond que ces dépenses ne sont pas seulement réalisées pour les Jeux olympiques mais aussi à long terme pour le développement global de la ville en tant que station de ski. Mais alors, il serait intéressant mettre à notre disposition un rapport d’analyse montrant combien de touristes vont se rendre à Sotchi après les Jeux précisément grâce à l’amélioration de ces infrastructures.
Il y a plusieurs années, la région de Rostov a commandé une étude à BDO Unicon Consulting et Spectrum Gaming Group concernant le potentiel touristique de la région, dans la perspective de construire un parc d’attraction « Azov City ». Aujourd’hui, la construction de ce parc est au point mort. La question est donc la suivante : si les pouvoirs locaux sont capables de calculer les conséquences de leurs actes, pourquoi les pouvoirs fédéraux n’en font pas autant ?

Où sont les salaires des travailleurs ?

« Plus vous discutez avec les travailleurs et directeurs des entreprises ayant des contrats pour Sotchi, plus ils vous décrivent une énorme système financier pyramidal. Ces entreprises retardent au maximum leurs paiement aux sous-traitants, la dette atteint quatre à cinq chaînons, puis augmente jusqu’à ce qu’elle descende vers le bas de la pyramide pour frapper sa base, à savoir les ouvriers. » rapporte dans son reportage un journaliste de Novaya Gazeta. L’article fait référence aux 700 cas recensés de maltraitance des « hard worker » sur place, qui même s’il ont fait l’objet d’un rapport au ministère de l’intérieur, ne semblent être que la partie émergée de l’iceberg. À un an des Jeux, Human Right Watch a publié un rapport sur les conditions particulièrement inhumaines des travailleurs ainsi que des retards de paiement voire de paiements incomplets. Mais cet argent fait certainement partie des estimations des entrepreneurs…

Vladimir Vladimirovitch, si vous voulez en savoir plus sur les affaires de corruption à Sotchi, ça vaudrait peut-être le coup de jeter un œil aux rapports d’enquête sur les activités de la société Bolverk, qui dénonce que les retards de salaires s’élèvent à 11 millions de roubles (239 158 euros) ? Ou encore ceux de l’entreprise Krilakspetstroï dont un employé, Roman Kusnetsvo, s’est littéralement cousu la bouche en signe de protestation ?

Est-il éthique d’investir dans la construction d’un sanatorium pour le gestionnaire du budget annuel du président de Sotchi ?

(En Russie, un sanatorium est une maison de cure ou de repos avec spa, etc.)

Le luxe n’a pas de frontière, et ce centre de repos en est la meilleure preuve. Mais pourquoi ce tel luxe, digne des cheiks arabes, avec de magnifiques piscines ornées de stuc et entourées de palmiers et de fresques, est-il construit sur l’argent des contribuables ?

Depuis janvier 2013, le Bureau du Président de la fédération de Russie* a dépensé sur la rénovation de la magnifique construction près de 9,5 milliards de roubles, ou 26,3 millions par pièce – et cela fait partie du budget olympique. Tout en sachant que ces chiffres ne sont pas définitifs, puisque la station de luxe n’est terminée qu’à 89%. En ajoutant 11 % du budget, cette rénovation équivaudra bientôt au budget annuel de Sotchi pour 2014.

En tout, combien de violations a effectivement trouvé la Cour des comptes ?

Au printemps 2013, le directeur de la Cour des comptes Sergueï Stepachine révélait une surestimation de la valeur des installations olympiques à Sotchi de 15,5 milliards de roubles (32 millions d’euros). Ces chiffres dataient de fin 2012. Pourquoi tous les rapports sur le sujet ont-ils été rendus indisponibles ? Il serait intéressant de connaître le montant total de la corruption aux JO, même si ce ne sont que des estimations « prudentes » du Conseil d’État.

Peut-on transformer un réseau d’ingénierie en sept jours ?

Le célèbre opposant Alexey Navalny, connu pour sa lutte contre la corruption, a découvert en décembre dernier un appel d’offe lancé par les autorités locales de Krasnodar (la région de Sotchi, ndt) pour un chantier de sept jours à 601 millions de roubles (13 millions d’euros, ndt). Comme l’avait prédit le blogueur et avocat, c’est la société Youg Stroï 1 qui a remporté l’appel d’offre, comme à chaque fois. Il semblerait qu’aucun concurrent n’ait réellement été admis à la négociation. Alors, qu’en pensez-vous, Vladimir Vladimirovitch, cela ressemble-t-il à un client d’affaire et futur contractant et faut-il charger des organismes d’application de la loi de vérifier toutes les exigences menées précédemment par le Bureau général des constructions de la région de Krasnodar, ainsi que l’ensemble des appels d’offres remportés par Youg Sroï 1 ?

Pourquoi avez-vous soudain « oublié » la corruption à Gornaïa Karoussel ?

Vous, Vladimir Vladimirovitch, avez mis en scène le 6 février 2013 une réprimande générale à cause du non-respect des délais et de l’augmentation du budget multiplié par huit (passant de 1,2 milliards de roubles à 8 milliards (200 milliards d’euros)) pour la construction d’un complexe de saut à skis à Sotchi. Les frères Bilalov*,coupables tous désignés, ont été contraints de payer une amende à Sberbank, à qui appartient à 90% la célèbre station de ski « Krasnaya Poliana ». Sberbank elle-même, qui appartient à 50% à l’État russe, a tout à fait pu injecter cet argent non pas dans le « Chantier du siècle » qu’est Sotchi, mais dans le budget fédéral. Peut-on dire alors que la hausse des prix de 6,8 milliards de roubles est une manifestation de la corruption ?

Qui a besoin de 30 minutes pour se rendre de la côte maritime à la montagne?

Alpika Service est devenu le symbole de la la ligne ferroviaire Adler-Alpika Service
et son complexe autoroutier, même pendant la construction. Rien de surprenant étant donné que la facture chiffrait déjà 260 milliards de roubles à 65 % de la réalisation du projet. Vladimir Vladimirovitch, ça n’a pas dû être très agréable quand toutes sortes de hipster s’exclamaient ironiquement que pour cette somme, la route aurait pu être couverte de caviar noir (et à l’époque ils ne connaissaient pas encore le coût final). Après tout, il s’agit d’un objet technique complexe avec des ponts et des tunnels.

Pourtant, la Chine a réussi à construire un chemin de fer qui fonctionne sur cinq mille mètres d’altitude, 1900 km de long, plein de tunnels et viaducs – et tout cela pour un 26,2 milliards de yuans (environ 2 milliards d’euros au taux de change le 1er janvier 2006). En d’autres termes, un kilomètre coûte 117 millions d’euros en Russie, tandis qu’en Chine – environ 1 million d’euros, autrement dit 108 fois moins cher. Sauf qu’en Chine, il n’y avait même pas de route au départ.
Mais la question n’est pas là. Durant les olympiades, le train Lastotchka emmènera les spectateurs de la côte jusqu’aux montagnes en trente minutes, et jusqu’au centre de Sotchi en quarante minutes. Mais qui va s’amuser à « voler » sur la Lastotchka (litt. « hirondelle ») ? Il est tout à fait possible de rejoindre directement la station de ski depuis l’aéroport en voiture ! En ce qui concerne le RER, qui relie les côtes maritimes aux montagnes, il sera sûrement annulé par manque de fréquentation.

Que veut prouver Gazprom en mettant côte à côte les toilettes des hommes ?

Le 20 janvier dernier, Steve Rosenberg tweetait une photo des toilettes masculins au centre de presse de Sotchi, à l’étonnement général : pas de cloison entre eux … C’est un peu embarrassant de parler de ça avec vous, Vladimir Vladimirovitch. Et pourtant : ne croyez-vous pas que la décence veut que deux WC soient séparés entre eux ? Le deuxième toilette c’est quoi, un bidet ? 48,2 milliards de roubles – et c’est le montant provisoire –  ont été consacrés à la construction de ce complexe de biathlon «Laura» par Gazprom. La compagnie d’État aurait-elle voulu économiser de l’argent ?

Tweet du 20 janvier de Steeve Rosenberg, correspondant en Russie pour la BBC. Le tweet provoque un tollé immédiat sur la toile.

*Le Bureau du Président de la Fédération de Russie est une autorité exécutive fédérale (organisme fédéral) qui gère l’organisation et la mise en œuvre du soutien logistique direct et du bien-être, des activités de services médicaux et sanitaires des autorités fédérales.

*Akhmed Bilalov a été relevé de ses fonctions de responsable du développement du tourisme dans la région du Caucase du Nord.

Source : Slon

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