Musulmans slaves de Russie : origines et enjeux

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Auteur : Kharun Sidorov, journaliste pour 
Rousskaïa Planeta

De la répression de l’islam en Russie

Le mois d’août 2013 a été marqué par les répressions et actions médiatisées des forces de l’ordre russes contre les mouvements des organisations des Russes musulmans.

Mosquée Qolşärif, Kremlin de Kazan, Tatartsan, Russie

Mosquée Qolşärif, Kremlin de Kazan, Tatartsan, Russie

Le 21 août à Saint-Péterbourg a eu lieu un véritable massacre transformé en spectacle très médiatique où tous ceux liés de près ou de loin à des associations de musulmans russes ont été agressés chez eux, arrêtés sur leur lieu de travail, emmenés dans des postes de polices pour des « conversations préventives » où des pressions psychologiques ont été subies sans aucune justification juridique. Plusieurs personnalités, notamment le russe Maxime Baidak (leader du mouvement islamique de Saint-Pétersbourg), une blogueuse connue pour ses actions dans des colloques et conférences diverses, et un activiste social, ont subit des arrestations violentes par le FSB et autres forces de l’ordre. Encore une fois, le tout sans fondement juridique et provoquant l’indignation et la plus vive émotion chez leur entourage.

Les musulmans russes de province sont habitués depuis longtemps à être dans le viseur des forces de l’ordre, mais ceux qui font partie de la NORM (organisation nationale des musulmans de Russie) sont eux considérés comme une catégorie bien à part, une catégorie « à abattre » car considérés comme sectaires et extrémistes. Pourtant, et ironiquement, cette organisation n’a jamais été juridiquement reconnue par le pouvoir.

Prenant compte de ces réalités, la seule organisation des musulmans russes en Russie a déclaré suspendre officiellement ses activités en Russie, en encourageant ses partisans restés au pays à se positionner seulement comme musulman russe, sans rejoindre l’association. Les islamophobes se sont aussitôt réjouis dans une joie à peine dissimulée.

Conversion des slaves à l’islam : les origines

Lorsqu’il s’agit des Russes musulmans, beaucoup estiment qu’il s’agit d’un phénomène anormal, étant donné que les Russes étaient soit Païens, soit orthodoxes, ou appartenaient à toutes sortes de sectes chrétiennes (Moloques, Doukhobors, Stundistes) ou bien encore athées, mais certainement pas musulmans. Seulement cet argument n’est pas valable pour justifier l’éradication de la nouvelle communauté ethno-religieuse, si l’on se base sur l’article 28 de notre Constitution qui garantit à tous les citoyens la « liberté de religion, y compris le droit de professer, individuellement ou conjointement avec d’autres, de choisir librement d’avoir une religion ou non, de diffuser les croyances religieuses et d’agir en conformité avec celles-ci », peu importe qui étaient ou n’étaient pas nos ancêtres.

Néanmoins, même dans une perspective historique, la question de l’aspect « naturel » ou  « non naturel » de l’islam chez le peuple russe (l’on parle parfois même de « Blancs » ) n’est pas si simple à traiter.

Ce n’est un secret pour personne, il existe des peuples slaves entièrement musulmans, comme les Bosniaques, mais aussi les Gorans et les Pomaks. Et malgré le mythe selon lequel ils auraient été islamisés de force par les turques (à ce moment là, comment se ferait-il que des peuples aient gardé tranquillement leur religion?), la vérité est que le fondement de l’avenir de l’ethnie bosniaque résidait dans le consortium des Aryens chrétiens-unitaristes (unitarisme) à la fois différent du catholicisme et de l’orthodoxie et fondamentalement plus proche de l’islam.

Il en va de même pour l’histoire des Pomaks, de certaines sous-ethnies bulgares, qui ont résisté à la christianisation et conservé la Veda Slave (vieux croyants) (par opposition à la fausse, décrite dans le livre de Vélès) et se sont converti à l’islam comme une alternative à la pression de l’Eglise.

Voici donc l’histoire de conversions de masse à l’islam, des slaves et d’autres peuples d’ailleurs, non musulmans et beaucoup moins connus. Nous avons (en russe) à notre disposition une monographie cognitive absolument laïque de l’historien D. E. Michina « Saqāliba : les slaves dans le monde musulman au moyen age». (Saqāliba (سقالبة) est un terme désignant les Slaves, notamment les mercenaire et esclaves slaves dans la civilisation islamique classique)

Il décrit l’histoire et les canaux de circulation de personnes originaires de différents peuples slaves de l’islam et de leur ascension dans le monde islamique en tant que communauté sous le nom de Saqāliba. Il y a entre autres l’histoire frappante de plusieurs dizaines de milliers de slaves, des colons militaires déplacés avec leurs familles par les byzantins à la frontière avec l’Empire ottoman qui sont passés du côté des arabes musulmans, qui leur ont donné des terres en vertu du règlement autonome.

Une autre histoire, celle des slaves capturés en esclavage par les allemands pendant la Marche vers l’Est (Drang nach Osten), vendus à des juifs, marchands d’esclaves andalous. Ces anciens esclaves ont réussi à s’élever de leur statut au niveau d’un groupe ethnique ayant parfois autorité dans la société musulmane locale. Les livres décrivant ces événements retracent le parcours géographique de ces slaves musulmans (Sakhaliba) estimés à plusieurs milliers sinon millions de personnes depuis la Rus’ à travers l’Europe Centrale, l’Andalousie, l’Afrique du Nord, l’Égypte, et à travers tout le monde arabe.

[…]

Enfin, il y a le cas d’officiers russes convertis à l’islam car confrontés à des musulmans pendant la guerre du Caucase. Cet acte, en vertu des lois de l’époque, était punissable des travaux forcés jusqu’à la privation d’état civil.

Bien sûr, la Russie a rejoint avec du retard la voie du développement propre à l’Europe, impliquant la suppression de ces restrictions, de la persécution, et qui, naturellement impliquait la légalisation des conversions. Ainsi, l’avocat anglais William Henry Quilliam s’est converti en 1887 à l’Islam, en louant des locaux pour officiellement fonder, à Liverpool, le Centre islamique et la première mosquée d’Angleterre. Aujourd’hui, il est impossible de réaliser une telle initiative en Russie, quoique l’évolution dans ce sens des choses ait déjà été interrompue en 1917.

A l’époque soviétique, l’apprentissage d’une quelconque religion était naturellement interdit, en particulier l’islam, tout comme la conversion des Russes à l’islam. La seule exception majeure a été la guerre en Afghanistan, lorsque des prisonniers russes se sont convertis à l’islam, ainsi que des soldats qui ont rejoint les rangs des moudjahidines. Après la chute de l’URSS sont apparus les premiers Russes musulmans à vivre sur le territoire russe tout en n’étant pas nécessairement en correspondance avec les tatars et n’ayant pas à cacher leurs origines afin d’éviter la prison.

Les chiffres disponibles à ce sujet sont ceux du professeur Anatoli Steptchenko, qui a fondé l’organisation « Lagvat al-islami » à Omsk, et de l’ancien prêtre orthodoxe et député de la Douma Viatcheslav Polosina, fondateur de la communauté « le droit chemin » (tous deux musulmans).

Ainsi, tout au long de l’histoire russe, il y a eu des personnes ethniquement russes ou slaves choisissant l’Islam, et même, croyez-le ou non, dont les choix ont été acceptés.

[…]

Anti-musulman, anti-russe : le cercle vicieux

Aliénation

Pendant tout ce temps et dans un tel contexte de répressions, les possibilités du NORM (organisation nationale des musulmans de Russie) se sont amenuisées petit à petit, tandis que ses dizaines de milliers d’adeptes, eux, restent. A cela s’ajoutent les autres organisations, plus petites, qui elles soit ne pouvaient pas accueillir des russes, soient ne voulaient clairement pas. En conséquence, des russes musulmans « errants » rompent avec leur mode de vie habituel et avec l’environnement social auquel ils étaient attachés, pour bien souvent être par la suite impliqués dans les activités d’organisations anti-russes, dont la popularité a augmenté à mesure que les possibilités pour l’islam en Russie se sont, elles, amoindries. C’est un cercle vicieux : les musulmans russes se sont trouvés arrachés de la société environnante, y compris les structures islamiques officielles dont ils faisaient partie, et, par conséquent, ont rejoint les rangs de ses ennemis, qui à son tour augmentent encore cette aliénation.

Briser ce cercle vicieux n’est possible que lorsqu’une réelle volonté politique existe. Dans ce genre de situations, il faudrait créer un réseau de centres islamiques russe afin de permettre aux musulmans de Russie de s’adapter à la société et de faire partie d’un espace théologico-social unique, trouver des épouses/époux, créer une famille, etc. Il y a fort à parier qu’une telle solution pourrait minimiser l’intégration de ces néophytes dans les rangs de combattants extrémistes, et, compte tenu de leur potentiel intellectuel, pourrait permettre de faire de la Russie un leader dans le monde musulman.

Mais c’est précisément la chose que les pouvoirs craignaient le plus. Eux et le Patriarcat de Moscou et de toute la Russie, voient dans chaque russe musulman un clan ethnique fermé formant un « clergé islamique » et concurrent potentiel. Pour les anti-islam, un Russe musulman, ça ne doit pas exister. Pour les anti-russes, il ne doivent pas non plus exister, mais ce pour d’autres raisons. Il en découle naturellement que, ne trouvant pas leur place ni dans la société russe, ni dans les institutions officielles musulmanes, beaucoup d’entre eux ont cherché et trouvé un moyen extrême de sortir de cette impasse sociale.

Déplacement du centre de gravité à l’étranger

Que souhaite donc le Kremlin en menant cette politique de harcèlement envers le NORM ? La prolifération des organisations islamiques russes non-officielles et dangereuses ? Que le centre de gravité de l’organisation se déplace à l’étranger ?

Les Russes musulmans se multiplient, non seulement quantitativement mais aussi qualitativement : de plus en plus de personnes, débutants ou expérimentés, se rendent dans des centres traditionnels de la connaissance islamique. Or, cela constitue un symptôme de la non-efficacité de la politique islamique du Kremlin (Syrie), ainsi que du tout aussi préoccupant chiffre global des Russes musulmans, pré-et post-soviétiques, qui sont plus d’un millier et non pas 300-400 comme le prétendent les autorités. La Russie détient toute la gamme nécessaire de musulmans slaves pour constituer une nation islamique : dirigeants, scientifiques, médias et militants politiques.

Que souhaite donc obtenir le Kremlin par la répression de la société musulmane russe ? En étouffant l’islam et en rejetant les Russes musulmans, le seul résultat sera que ceux-ci rejoindront les rangs des islamistes anti-impérialistes qui eux, les attendent à bras ouverts.

D’ailleurs , cela ne s’applique pas seulement aux musulmans russes. Ainsi, récemment à Istanbul, a eu lieu un événement significatif, à savoir l’ouverture du Centre culturel islamique des musulmans de langue russe, dirigée par le célèbre et jeune prédicateur salafiste du Daguestan Abu Umar Sasitlinskim et avec la participation du célèbre prédicateur Khalid Yasin. Il convient de noter que le même Abou Omar s’est soigneusement tenu à distance des groupuscules clandestins du Caucase pendant toutes ces années, tandis qu’il était accusé de connivence avec la Russie.

Actuellement, Istanbul a tout le potentiel nécessaire pour ces transformations et pour devenir le centre informel des indésirables de l’islam en Russie. Elle a déjà assis sa position auprès des Caucasiens, et accueillera très bientôt les tatars exilés ainsi que les slaves musulmans. Tout ce que le Kremlin obtient avec sa politique maladroite de gestion des musulmans, et en fermant aussi clairement la porte à ceux-ci, c’est de les voir quitter le pays pour rejoindre un tel centre sur le territoire d’un rival géopolitique.

Traduction : @Ligouchka
Source : Rousskaïa Planeta
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