Nikolaï Tsiskaridzé : une nomination mouvementée

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La plus grande nouvelle du début novembre fut la nomination de Nikolaï Tsiskaridzé comme recteur de l’Académie Vaganova, à Saint-Pétersbourg. Cette décision a suscité de vives réactions dans le monde du ballet. Tatiana Kouznetsova, célèbre critique de ballet, nous explique les dessous de l’affaire.

Nikolaï Tsiskaridzé en pleine performance

Nikolaï Tsiskaridzé en pleine performance

Le changement de pouvoir à l’Académie Saint-Pétersbourg s’est fait conformément à la tradition russe, telle une opération des services spéciaux. L’information a été transmise dans un premier temps sous forme de rumeur, puis a été officiellement relayée par les médias russe le samedi 26 octobre, conjointement avec le ministère de la culture.
Sur le coup, le ministre adjoint à la culture, Grigory Ivlyev, a réfuté l’information, déclarant qu’au contraire, le mandat de la rectrice Vera Dorofeeva (rectrice de l’Académie Vaganova, ndt) avait été renouvelé. Le ministre de la culture, lui, s’est montré plus ambiguë : « Nicolaï Maksimovitch (M. Tsiskaridzé, ndt) ne sera pas au chômage » en ajoutant « Les rumeurs s’avèrent pour ceux qui les prennent au sérieux ».

Finalement, la rumeur s’est confirmée le lundi suivant, le 28 octobre. Plus tard dans la journée, Vladimir Medinski, ministre de la culture, présentait personnellement Nicolaï Tsiskaridzé en tant que recteur à l’équipe pédagogique et aux journalistes, lors d’un briefing à l’Académie.

Au même moment, une autre nomination avait lieu : celle du directeur artistique, qui selon la charte de l’Académie, ne peut pas être une personne extérieure à l’Académie. Altynaï Assylmouratova, ballerine renommée, à ce poste depuis 2000, s’est donc vue remplacée illico par Ouilana Lopatkina*. La danseuse étoile du théâtre Mariinsky (prestigieux théâtre à Saint-Péterbourg, ndt) a donné son accord, par téléphone car elle était en tournée. Une seule condition a été émise de sa part : celle de pouvoir continuer de se produire dans le théâtre de la ville.
Étrangement, le ministre n’a fait aucune allusion à leur éviction devant les deux responsables de l’Académie, il a en fait proposé de les présenter pour la remise de décorations nationales de prestige.

De l’indépendance de l’Académie

Vera Dorofeeva explique que ce paradoxe résume bien l’absurdité de la situation : elle-même a appris qu’elle était « remerciée » une heure avant la conférence de presse. Pendant celle-ci, elle a immédiatement expliqué qu’elle était fatiguée de payer les pots cassés au nom de la supposée indépendance de l’Académie.
La présidente, intransigeante, a en effet travaillé dur pendant des années pour l’autonomie de l’école de danse, vis-à-vis notamment du directeur artistique du Théâtre Mariinsky, Valery Guerguiev.

Tsiskaridzé, lui, est comme cul et chemise avec Guerguiev. Prenons l’exemple de Mariinsky II, le nouveau bâtiment qui accueillera les artistes lorsque le bâtiment historique, (Mariinsky I, ndt), lui, sera fermé pour rénovation. Il est clair qu’il a besoin d’espace supplémentaire : malgré son caractère gigantesque, les nouveaux locaux ne possèdent qu’une seule salle de répétition de ballet, ce qui est loin d’être suffisant. Mais voilà, il semble que Tsiskaridzé n’aie pas l’intention de contredire le maestro Guerguiev. Il se contente donc, dans une interview le jour de sa nomination, de rétorquer que les répétitions dans l’enceinte des écoles sont une tradition de longue date : il a seulement omis de préciser qu’à « l’époque », il y avait quatre fois moins d’élèves.

C’est donc sans surprise que Valery Guerguiev a soutenu le changement de directeur de l’Académie avec un enthousiasme particulier, en considérant cette nouvelle nomination comme « la décision d’un responsable virtuose ». C’est bien tel un virtuose, que le ministre Medinsky s’est retrouvé face à un fâcheux dilemme, entre la nécessité d’employer Nikolaï Tsiskaridzé (qui, paraît-il, bénéficie de protections très hauts placées) et celle de satisfaire les désirs de Valery Guerguiev, proche de Vladimir Poutine.

Rivalité entre Moscou et Saint-Pétersbourg

Le prestigieux théâtre Marrinsky à Saint-Petersbourg

Le prestigieux théâtre Mariinsky à Saint-Pétersbourg

En réalité, employer Nikolaï Tsiskaridzé, qui s’est vu refuser le renouvellement de son contrat par le directeur du Bolchoï, Anatoli Iksanov le 30 juin dernier, s’est révélé plus complexe que de satisfaire le maestro Guerguiev. Il semble d’ailleurs que durant l’été, l’espoir du danseur de diriger le Bolchoï ainsi que la pression de son entourage tout-puissant ont permis une rencontre de Tsiskaridzé avec le ministre de la culture en septembre.
Quoi qu’il en soit, la nouvelle de sa nomination en tant que recteur de l’Académie de Saint-Pétersbourg a été accueillie de manière très hostile par le monde du ballet.

Ce n’est pas tant que les Péterbourgeois soient offensés par la nomination d’un moscovite : la concurrence des deux villes est enraciné dans l’histoire, la supériorité des méthodes d’enseignement de Saint-Pétersbourg n’étant pas remise en question. Pendant deux siècles, les péterbourgeois furent envoyés à Moscou pour les aides à améliorer leurs techniques. Les péterbourgeois ont donc occupé une place déterminante dans l’école, lorsque, par exemple, dans les années 1930, le chef de l’École de Moscou Viktor Semenov reçu le prestigieux titre de « professeur émérite ».
La direction d’une école péterbourgeoise par un moscovite reste toutefois une première dans le monde du ballet. Diplômé de l’École chorégraphique de Moscou (Académie d’État de chorégraphie de Moscou, ndt), l’on peut douter que Tsiskaridzé ait la moindre expérience de travail avec les enfants, et, vu le caractère précipité de sa nomination, l’on peut aussi douter qu’il soit doté d’un réel programme d’enseignement méthodique.

Ceux qui revendiquent la décision ministérielle se disent toutefois offensés non pas par cela même, mais plutôt par le caractère cynique et impromptu de cette nomination et du « remaniement » improvisé qui l’accompagne.

Un directeur « Moralement irréprochable »

La ballerine Diana Vishneva

La ballerine Diana Vishneva

s’est faite porte-parole de ces revendications en déclarant : « Il est douloureux de constater que le changement de direction dans notre légendaire école pourrait devenir une monnaie d’échange dans le jeu de certaines personnes qui n’ont aucun lien avec l’Académie. » Elle a ajouté: «Nous ne devons pas oublier que l’école, principalement composée d’enfants, doit avoir un dirigeant moralement irréprochable. »

C’est d’ailleurs l’enjeu central : moralement irréprochable, Nikolaï Tsiskaridzé est bien loin de l’être. Un homme qui sur un plateau télé parle de ses collègues en disant que, ces « langues de pute », s’il avait un automatique sous la main, il les « buterait » sans hésiter, n’est pas vraiment ce qu’on peut appeler un directeur idéal. Ajoutez à cela ses injures publiques adressés au directeur artistique Ratmansky, aux enseignants du Bolchoï, et aux artistes de la troupe.

L’on pourrait également rappeler l’épisode de 2011 lorsqu’après l’entière rénovation du théâtre Tsiskaridzé à décrété que les prétendues décorations en or étaient en réalité du plastique, ce qui a conduit à ce que tous les spectateurs se mettent à gratter la peinture pour « découvrir la vérité ».
Et puis il y a cette fameuse lettre envoyée à Poutine, en novembre 2012, où des artistes disaient soutenir la nomination  de Tsiskaridzé pour le poste de directeur général du Bolchoï. Plus tard, il s’est avéré que la lettre avait été largement inspirée par Tsiskaridzé.

Et encore sa réaction face à l’accident de Sergueï Filiine, directeur artistique du Bolchoï, qui s’est fait asperger d’acide en sortant du bâtiment en janvier dernier : Tsiskaridzé, expert autoproclamé en chimie et en ophtalmologie, a publiquement remis en question le diagnostic des médecins russes et allemands, dédramatisant la situation de manière totalement déplacée. La flagrante indifférence du danseur étoile au sort du directeur artistique a choqué non seulement la société russe mais aussi internationale : la réputation du jeune homme est irrémédiablement compromise jusque dans les journaux étrangers.
Chez nous, on a l’habitude d’expliquer ce genre de scandales par l’humeur explosive de l’artiste, et par son amour pour la vérité. Seulement par exemple, Rudolf Noureev avait également un tempérament impétueux : cela ne l’a pas empêché d’avoir une grande réputation dans le domaine de la danse et d’être réclamé à travers le monde.
Tsiskaridsé et sa prétendue renommée mondiale n’augurent rien de bon pour l’Académie

Le truc, c’est que l’ancien danseur étoile et professeur de ballet n’est absolument pas demandé dans le milieu professionnel et n’est pas si talentueux que le prétendent ses admirateurs et ses mystérieux « protecteurs ». La question est la suivante : pourquoi cet artiste si prestigieux est resté sans travail et inactif, le tout sans être submergé par qui que ce soit dans les ballets du monde ? Une seule réponse logique me vient à l’esprit : il n’est juste pas si indispensable.

Qu’est-ce qui attend l’Académie Vaganova avec ce nouveau recteur, à part la possible perte de son indépendance, et sa fusion avec l’Opéra Mariinsky ? La prospérité matérielle, certainement. Tsiskaridzé a tous les responsables de la ville dans sa poche. Le vice-gouverneur de Saint-Pétersbourg, Vasily Kitchedji, a déjà promis de reloger les étudiants du département pédagogique de l’Académie dans les dortoirs de la ville. L’on peut prédire que les enseignants recevront des subventions, que le budget de l’Académie augmentera, ça oui : Tsiskaridzé s’entend très bien avec les hauts fonctionnaires et autres grands patrons.

Il va de soi que les fonctions de recteur de l’Académie seront non seulement élargies, mais aussi transformées : Tsiskaridzé, premier danseur de toute l’histoire à obtenir un tel poste, ne se limitera certainement pas à l’activité financière et économique, comme ça a été pourtant la coutume, à Saint-Pétersbourg, pendant des siècles.
Difficile de savoir s’il souhaite réellement enseigner aux enfants, mais une chose est sûre, Tsiskaridzé compte bien donner une leçon aux autres professeurs, comme il le dit lui même en manifestant sa volonté de « définir la politique artistique de la célèbre institution de formation »

Bien que pour prétendre au titre de recteur, Nikolaï Tsiskaridzé doit encore passer par le processus électoral, les fonctionnaires ne semblent pas douter de son succès. Et cela non pas parce qu’ils sont certains¬ de la rigueur des éducateurs mais parce qu’ils croient en leur bonne foi, puisque ce sont des élèves qui vont se retrouver en otage de tout affrontement.

Et l’école ? Eh bien, en l’espace de 275 ans, elle a survécu à la guerre, et à la révolution. Elle survivra bien à un nouveau recteur.

*Nikolaï Tsiskaridzé a, depuis, rendu son poste de directrice artistique à Altynaï Assylmouratova.

#Ligouchka

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