Trouver du travail en Russie : « à Moscou, les français reproduisent leur microcosme ultra-fermé »

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Pauline Bourgeois a 26 ans, est diplômée dans le marketing  et bilingue russe/anglais. Convaincue que l’expérience prime, Pauline a toujours mis un point d’honneur à travailler tout en étudiant. À son actif, donc : un an au pair à Londres, trois ans à Paris dans les magasins « Printemps », et deux ans en Russie dont six mois de stage et un diplôme de langue russe à la clé. Son projet à long terme : travailler dans le luxe.
Il semblerait toutefois que le monde du travail franco-russe à Moscou soit aussi fermé qu’en France, avec les mêmes codes implicites où deux mots d’ordres règnent : élitisme, et réseau.

Coups de fils répétés, entretiens inutiles parfois humiliants, elle se voit systématiquement essuyer des refus.

Il y a deux semaines, se rendant au forum franco-russe du premier emploi à Moscou, rendez-vous supposé incontournable entre les étudiants et entreprises franco-russes, elle n’a absolument rien obtenu, si ce n’est quelques cartes de visites et e-mails.

« Le prétexte quasiment récurrent pour me refuser un stage ou un job, c’est « Nous n’en embauchons que des russes, ou des biélorusses… » »

Pourquoi avoir choisi la Russie ?

Je suis partie du principe que tout le monde parlait anglais, et qu’il était donc nécessaire d’avoir une valeur ajoutée en pratiquant une langue rare. La Russie est un pays qui se développe de plus en plus, avec un marché qui prend de l’ampleur sur la scène internationale  et notamment dans le secteur du luxe en France. Ces raisons m’ont poussée à choisir ce pays, cette langue.

Quelles étaient vos attentes en arrivant en Russie ?

J’ai étudié le russe pendant un an auprès de la prestigieuse université d’État de Moscou, MGU, afin d’être parfaitement bilingue, et rendre mon CV attractif avec des mentions « Anglais et russe bilingue » : pour moi, c’était la meilleure manière d’intéresser les entreprises implantées ici.

Comment s’est passée votre recherche d’emploi ?

J’ai envoyé des CV à toutes les boîtes françaises implantées à Moscou, avec zéro retour. C’est là que j’ai commencé à désenchanter : je me suis rendue compte que j’étais loin d’être la seule française à Moscou et que le terrain était bien occupé par de nombreux jeunes diplômés français, issus de Science Po notamment. En fait, ils sont pour la plupart arrivés à Moscou pour leur stage de fin d’étude, à l’issu duquel ils ont été simplement embauchés, avec le statut d’expatrié. Le truc, c’est qu’ils se connaissent tous entre eux : c’est un réseau à la fois très précieux, car il permet une ascension certaine, et à la fois très fermé.
En fait, je me suis rendue compte que la logique française s’est totalement exportée ici à Moscou : si tu n’as pas fait de grande école, tu n’es rien, tu ne sais rien. Si tu viens de la fac, tu n’existes même pas. Tout se fait uniquement par contact : sans réseau, c’est tout simplement impossible de s’en sortir
Conclusion, des jeunes qui sortent de Science Po et qui ne parlent pas ou à peine le russe, trouvent des emplois extrêmement bien rémunérés à Moscou
Les français reproduisent leur microcosme ultra-fermé, qui se résume en trois mots magiques : « Grande école – CV – Contacts »

Le forum premier emploi vous a-t-il aidé ?
(Tous les ans, la chambre de commerce et d’industrie franco-russe organise un forum premier emploi pour se faire rencontrer les entreprises franco-russe et les jeunes diplômés)

Cette année, les entreprises françaises au Forum n’ont pas du tout joué le jeu : aucun DRH, aucun commercial, ils se sont contentés d’envoyer leurs secrétaires qui elles, ne faisaient que distribuer des cartes de visite ou donner des mails que j’aurais de toute façon trouvé sur internet. Malgré tout, je me suis présentée à chaque stand, avec mon petit speech : mon expérience, mes diplômes, ma nationalité (le tout en russe évidemment), etc. On m’a systématiquement coupé en me répliquant que l’on emploie que des russes ou des-français-ayant-un-visa-de-travail. Sérieusement, c’est totalement hypocrite ! Un visa de travail, par définition, se fait grâce à un contrat de travail. C’est évidemment une manière de me refuser, très peu adroite selon moi.

En outre, il semblerait que les visas de travail soient réservés aux cadres (dixit un patron d’une entreprise française de cosmétiques très connue). Tout ce qui est « en dessous » de directeur, manager, etc., ce sont systématiquement des russes.

Est-ce que la langue russe ne peut pas être mise en valeur sur le marché Français ?

Je l’espère. Encore une fois, n’ayant pas fait de grande école, ça risque d’être difficile. Je peux trouver un stage grâce à mon russe, mais pour un CDI je doute fortement.
J’ai été à un entretient récemment pour une grande marque de vêtement en France, (Paris), où la responsable Russie du service export ne parle pas un mot de russe s’appuie sur l’aide d’une stagiaire renouvelée tous les six mois. Cela signifie qu’un cadre peut se permettre de ne pas parler la langue propre à la zone géographique de son département, mais l’on attend d’une stagiaire payée 436€ par mois, qu’elle soit bilingue et irréprochable.

Que comptez-vous faire à partir de maintenant ?

On m’a proposé 4000 € mensuel pour garder une petite de 15h à 20h, logée, nourrie. Avoir fait cinq ans d’études et parler trois langues, voilà où ça m’aura mené. C’est le monde à l’envers.

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6 réflexions sur “Trouver du travail en Russie : « à Moscou, les français reproduisent leur microcosme ultra-fermé »

  1. Cam

    Aberrant…. Je suis un peu dans la même situation. 26 ans, français à Moscou, diplomé d’une license, responsable commercial en France pendant 4ans, parlant tous les jours en anglais avec ma compagne (russe) et j’ai pour ma part un bon niveau en russe (j’étudies depuis 1 an à Moscou).
    Malheureusement cela ne suffit pas à m’ouvrir des portes sur le marché russe… Je ne compte plus le nombre de CV envoyés et de réponses négatives (quand il y a une réponse…). Je suis pourtant quelqu’un débordant d’ambition, motivé et désireux de rester en Russie (pas comme certains expatriés propulés içi et ne pensant qu’à repartir) mais là… J’avoue commencer à douter… Faut il avoir un BAC+ 5 ou 6 pour être considéré comme compétent??? Quand je vois certaines descriptions de postes, il n’y a rien de bien compliqué à faire, mais, il faut avoir un diplôme d’ingénieur ou avoir une expérience de 10 ans pour pouvoir être pris en considération. Même le bon vieux job « prof de français » demande d’avoir des diplômes spécifiques… Un peu de jugeote, de patience et de pédagogie suffisent pourtant à enseigner « correctement » une langue.
    En bref, votre article relate parfaitement la situation actuelle à Moscou pour un ressortissant étranger ne faisant pas partie de « l’élite », à qui on ne laissera malheureusement pas sa chance.
    Il me reste une épingle à mon jeu, la création de mon entreprise içi à Moscou… mais qui peux s’avérer à doubles tranchants financiairement.

    • Bonjour Cam. Merci pour votre témoignage. Vous trouverez vite quelque chose, je n’en doute pas ! Si ce n’est pas dans une boîte française, ça sera dans une russe. Elles accordent beaucoup moins d’importance aux diplômes et beaucoup plus à la motivation. Bon courage !

      • Dubois

        actuellement a Moscou et detenteur d’un permis de travail resident de 3 ans ainsi que g’un permis de travail valable, je suis a la recherche d’un nouveau poste. je ne sais pas trop vers qui me tourner. Je me suis inscrit a la dvtheque de la cci franco/russe, chez des recruteurs mais sans resultat pour le moment. un conseil? des contacts?

      • Bonjour, il existe plusieurs groupes Facebook de francophones à Moscou. Intéressant pour se faire un petit réseau et trouver du travail éventuellement ! (Exemple le groupe « Alexandre francophones de Russie »). Bonnes recherches !

  2. Paul

    Moi aussi, j’ai aussi constaté cette situation dans le milieu éducatif. Étant professeur de maths dans les écoles privées et bilingue.
    Du coup dès que je peux, je viens en Russie.

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