Poutine et la Russie (dés)unie : 128 ethnies, un projet de loi

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Le premier ministre Dmitri Medvedev a ratifié le 25 août le programme fédéral spécial (FTP) de « Renforcement de l’unité de la nation et du développement ethnoculturel des peuples de la fédération de Russie » (ouf !). Sa mise en œuvre prévue pour la période 2014-2020 est estimée à près de 6,8 milliards de roubles, 4,5 milliards provenant du budget fédéral et le reste apporté par les autorités locales et régionales.

Compte tenu des conflits inter-ethniques que connaît la Russie de manière récurrente, un programme ambitieux tel que celui-ci paraît tout à fait pertinent.

En fait, le FTP entre dans le cadre du programme « renforcement de la nation russe unie » (dispo ici pour les russophones), ratifié, lui, en mars par Medvedev. En gros ce programme « assurera la coordination de la politique nationale, l’élaboration de stratégies régionales ethnoculturelle de développement, le soutien d’un dialogue entre les autorités communautaires et nationales et les associations religieuses ».

Ce projet est donc un outil qui, si l’on en croit le rapport publié sur le site officiel du gouvernement, consiste en deux étapes. Dans la première, (période 2014-2016), il est question de « surmonter les tendances négatives dans le domaine des relations interethniques et interconfessionnelles ». Il  s’agit de former et de renforcer « l’identité civile russe » et le « patriotisme civil » grâce aux autorités de tous les niveaux, en collaboration avec la société civile, notamment les ONG.

La seconde phase correspondrait, selon le texte officiel, à la pérennisation de l’harmonisation des relations interethniques, interconfessionnelles, et ethnoculturelle, supposées acquises au cours de la première période

Ces objectifs seront remplis grâce à la mise à contribution du système éducatif, des médias (par le biais d’internet), de la publicité sociale, des manifestations culturelles, etc. Le programme du site gouvernemental estime même précisément (!) que les citoyens contribueront à l’amélioration des relations interethniques à hauteur de 65%. De même, et la présence de ces chiffres est surprenante, « le niveau de tolérance envers des représentants d’une autre nationalité devrait se développer jusqu’à 85%. ». Un projet prometteur, donc.

Quoi qu’il en soit, il trouve décidément sa pertinence, d’abord si l’on part du simple constat que la république de Russie compte 128 ethnies différentes parmi lesquelles les tatars, les Mongols Kalmouks, au nord de la mer Caspienne, les Bouriates, à l’est du lac Baïkal, etc. Plus de  précisions ici : « Les Nenets constituent la plus importante des 26 ethnies de la Sibérie. Les cosaques, qui furent les meilleurs soldats de l’empire tsariste aux frontières, se sont vu accorder en 1992 un statut de groupe ethnique et des terres dans le sud de la Russie. Ils sont aujourd’hui 740 000 en Russie. »

Bref, si cette diversité constitue une indéniable richesse humaine, culturelle, artistique, etc., la cohabitation entre ces peuples/nationalités n’en pose pas moins problème, et ce bien trop souvent.

Tout comme il existe le terme de « russe ethnique », qui correspond aux revendications d’ultra nationalistes russes souhaitant déchoir, pour aller vite, tous les peuples musulmans de leur nationalité russe, l’on retrouve régulièrement dans la presse le terme de « meurtre ethnique » ou « crime xénophobe ». Cet été malheureusement, un jeune militaire russe Rouslan Marjanov était poignardé à Pougatchev par un jeune d’origine tchétchène. Cet évènement tragique n’a fait que raviver la haine de la population locale, qui réclamait en masse l’expulsion de tous les tchétchènes de la ville.

En décembre 2010, une peine « exemplaire » avait été imposée par la justice russe envers  près de 500 personnes pour des « infractions à caractère extrémiste ». De jeunes radicaux s’étaient en effet rassemblés pour protester contre la très importante minorité caucasienne de la capitale suite au décès d’un supporter russe lors d’un match . Même si la justice a marqué l’évènement d’une décision « sévère », aucune mesure réellement politique n’avait toutefois été prise.

C’est pourquoi ce programme du FTP, s’il est appliqué tel qu’il est présenté, peut parvenir à faire évoluer les mentalités par le biais de mesures politiques mais aussi culturelles, allant au-delà des « simples » discours (forts, malgré tout) télévisés. Dans l’histoire moderne de la Russie, l’acceptation d’un tel projet de loi est une première.

J’aimerais évoquer l’expérience du nationalisme que connaît la Russie car elle est tout à fait particulière et bien différente de celle que nous avons en Europe ; il est très délicat de mentionner le nationalisme russe (et plus globalement, de l’Est) car il est impossible (mais ô combien tentant) de faire la moindre comparaison. Pourtant, les amalgames sont plutôt courants, certainement en partie à cause d’une incompréhension face à une fierté si forte de son pays, fierté se faisant rare dans nos pays. Ainsi se retrouve-t-on facilement avec ce genre d’articles-opinions tout à fait réducteurs et inappropriés : http://www.lejournalinternational.fr/Neonazis-et-cosaques-portrait-du-nationalisme-russe_a770.html

Si « leur » nationalisme est souvent assimilé à l’extrême droite européenne, il peut par exemple constituer un véritable ciment pour les peuples de l’Est. Ce sujet pourrait faire l’objet de longues discutions, débats, dont les tenants et aboutissants m’échappent d’ailleurs en grande partie. Je peux toutefois invoquer des tas de raisons pour lesquelles il ne faut surtout pas chercher à faire de parallèle avec nos sociétés contemporaines. C’est dans un article d’Alexandre Latsa que je lisais par exemple que « L’Islam en Russie est […] un Islam de souche, autochtone, qui ne pose pas les problèmes nouveaux auxquels la société française fait par exemple face. » remarque très juste selon moi.

De la meme manière, Sergei Markedonov, écrit : « It [nationalism] reflects the transitional nature of modern Russian society, which has its roots in Soviet times but has yet to find itself a proper modern expression.” [Il [le nationalisme russe] reflète le caractère transitoire de la société moderne russe, qui a ses racines dans l’époque soviétique mais n’a pas encore su se retrouver à travers une expression moderne appropriée.] (ici http://rbth.ru/opinion/2013/04/05/ethnic_nationalism_threatens_russias_unity_24591.html )

Ce même auteur exprimait, en avril dernier, sa volonté de voir annoncée une « Réforme radicale de la politique des nationalités, qui pourrait, à long terme, lier folklore et activités ethnographiques dans un but de création d’une identité unique basée non pas sur le sang, mais sur une citoyenneté commune et de la loyauté étatique. Sinon, les conséquences pourraient être désastreuses »

Espérons que cette réforme soit en marche.

Lors de la première réunion du conseil présidentiel sur les relations ethniques à Saransk vendredi 24 août, Vladimir Poutine a rappelé que la Russie est classée au deuxième rang mondial par le nombre d’arrivées de migrants dans le pays – après les Etats-Unis-  et a mis l’accent sur la nécessité d’intégrer les migrants. Il propose d’ailleurs de se baser sur l’expérience soviétique, en oubliant le côté « idéalisé »

Le projet de loi est voté, son budget aussi, les mesures seront mises en place petit à petit et les résultats se font attendre. Rendez-vous en 2020 !

#Ligouchka

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Budgets régionaux : les promesses de campagnes de Poutine coûtent trop cher

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L’exécution en mai des décrets présidentiels doublée du ralentissement de l’économie a connu des graves répercussions sur l’équilibre budgétaire des régions russes: c’est ce que constate l’agence de notation Standard & Poor’s (S&P). Ainsi l’Etat central se trouve-t-il devant un choix difficile: bénéficier du soutient d’une région clé en coupant dans le budget fédéral (à hauteur de 2 milliards de roubles, soit près de 3% du PIB), ou bien reporter une partie des initiatives sociales promises par Vladimir Poutine.

Les régions rencontrent de plus en plus de difficulté à faire face à la hausse des obligations sociales. Alors que les dépenses de leurs budgets sont en hausse en raison des mesures prévues par les décrets présidentiels (prévoyant l’amélioration des salaires du secteur public notamment), les revenus sont en baisse en raison du ralentissement de la croissance économique. Selon le trésor Fédéral, à l’issue du premier semestre 2013, le total des recettes des régions aurait baissé en rythme annuel de 5% (les recettes de l’impôt sur le revenu ont diminué de 26%, et de l’aide par le budget fédéral de 16%). De plus, l’essentiel de la baisse globale a pu être évité grâce à l’augmentation des recettes de l’impôt sur le revenu des personnes physiques (11%), ce qui est justement lié à l’augmentation des salaires des travailleurs du secteur public.

Les dépenses des régions au cours du premier semestre ont augmenté que légèrement de 3% en rythme annualisé. Selon les experts de S&P, les autorités régionales sont parvenues à obtenir un tel résultat par voie de réduction de capital investissement – continuer à détenir ce faible taux de croissance des dépenses sera extrêmement difficile. Déjà socialement sensible, le coût du travail représente plus de la moitié des dépenses actuelles des budgets régionaux, « ce qui limite le niveau de flexibilité des régions dans la gestion des dépenses », souligne S&P. en attendant que l’économie russe continue à ralentir, il est probable que les régions puissent bientôt compléter leurs budgets en raison de la croissance des bénéfices des sociétés.

Les autorités régionales, tout comme lors de la crise de 2008-2009, peuvent compter sur l’aide du budget fédéral. Cependant, dans ce cas, le montant requis peut être prohibitif, même pour le centre fédéral. L’évaluation de S&P concernant le financement total des mesures présidentielles est la suivante : l’aide supplémentaire aux régions doit s’élever à 0,9% à 1% du PIB cette année et de 2,1% du PIB en 2014. Il s’agit de montants supérieurs au budget prévu (2,3% du PIB en 2013 et de 2,2% du PIB en 2014 en tout). Ainsi, le montant requis de ressources supplémentaires est d’environ 3% du PIB, soit 2 milliards de roubles, ce qui est comparable à l’actuel volume de fonds (2,85 milliards de roubles.).

L’alternative pour les autorités pourrait être de revoir le rythme et le calendrier de mise en œuvre des décrets présidentiels, comme c’est déjà le cas avec le programme gouvernemental des armes. Certaines actions en ce sens ont déjà été prises: en avril, Vladimir Poutine, a autorisé le report des délais de l’exécution de son ordonnance sur la répartition de l’ancien et du logement d’urgence pour deux ans – jusqu’en 2017. De l’avis de S&P, la décision finale sur l’équilibrage des budgets régionaux pourrait être une combinaison de l’augmentation du financement fédéral et le décalage dans le temps de la partie des dépenses sociales.

Article ici : http://www.kommersant.ru/doc/2263752 par Iouri Basoukov