« Le Kremlin refuse tout compromis, vexé face à plus malin que lui. »

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Auteur : Ioulia Latinina, éditorialiste pour Novaya Gazeta

Lisant et appréciant beaucoup la presse russe, dont les subtilités de la langue me sont de plus en plus accessibles, j’ai souvent envie de partager des articles, réflexions et idées avec mon entourage. Rodée à la traduction grâce à mes stages, j’ai eu l’idée (soufflée par mon amie Justine, en fait) de publier, de temps en temps, des articles russes traduits en français sur ce site.

Lorsque je suis arrivée en Russie, j’ai été accueillie par des expatriés d’une quarantaine d’années, presque tous chefs d’entreprises en Russie depuis la fin des années 1990. Amoureux de la Russie, ils s’exclamaient « Ici au moins [contrairement à la France] on a une vraie liberté d’expression ! »

Euh … Mais, la censure, tout ça ? C’est longtemps après que j’ai compris qu’ils parlaient plutôt du politiquement correct. En France, une forme de censure est effectivement présente en permanence au dessus de nos têtes, mais ce n’est pas le gouvernement qui en est responsable, mais plutôt … Nous-mêmes. Ca s’appelle le tabou. Pas de ça en Russie. Biensur, cela laisse la place à une violence psychologique désagréable et légitime les idées les plus extrêmes. Pourtant, j’apprécie énormément cette franchise, et l’absence d’hypocrisie de la part des russes.

En ce qui concerne la presse, ce politiquement correct est presque absent : les journalistes sont bien moins ennuyeux qu’en France, ils s’expriment sur ce qu’ils pensent dans des éditos incroyables, et je me régale.

Je lis tout particulièrement une éditorialiste, Youlia Latinina, sur Novaya Gazeta.
Voici la traduction de son dernier article datant du 19 avril 2013 sur les relations russo-américaines et la liste Magnitsky. La langue russe étant très différente de la langue française, et moi-même n’étant pas traductrice, il est possible que certains passages sonnent faux. Mais c’est le fond qui compte !

Ioulia Latinina, Novaya Gazeta

Ioulia Latinina, Novaya Gazeta

« Au lieu d’accepter le compromis des Américains, le Kremlin le refuse avec l’égo d’un idiot vexé face à un intellectuel ».

Résultat du mach : 1-0 pour Poutine. L’administration Obama a retardé d’un an la publication de la « liste Magnitski ». N’ayant plus de forces pour lutter, elle l’a publié dans sa forme la plus rétrécie après avoir retiré de la liste tout fonctionnaire, dont le nom était susceptible d’irriter le Kremlin en y laissant donc des « Doukouzovs » et des « Karpovs », dont Poutine se contrefiche. Ou du moins c’est ce que croyaient naïvement les gentils pacifistes d’Obama.

Tout de suite après, le président Obama, heureux des compromis et en attente d’une récompense, a envoyé à Moscou Tom Donilon, son conseiller à la Sécurité nationale. « Même pas en rêve » ! Au lieu d’apprécier l’humilié des Américains, le Kremlin s’est indigné se sentant comme une andouille indécise. « Vous allez voir! On va vous…! C’est une ingérence dans les affaires intérieures! » ou encore, plus diplomate : « Donilon a mal choisi le moment », « pas de réunion possible avec le président », etc. […]. Il n’y a effectivement pas eu de rencontre. Poutine est passé « pour une minute », pendant que Donilon, devant lui livrer un message personnel de Barack Obama, était en discussion avec l’adjoint du ministre des Affaires étrangères. Bon.

Il s’avère très humiliant de faire un maximum de concessions à un « salaud », qui en retour vous insulte et vous balance des tomates. La nature humaine étant ce qu’elle est, on aurait pu supposer qu’Obama se venge de l’ingratitude du Kremlin et décide d’élargir la liste.

Mais Poutine peut dormir sur ses eux oreilles. La politique étrangère du président Obama me fait penser à la tentative d’un honnête homme de s’excuser devant un pauvre type ivre dans le métro, qui lui aurait marché sur le pied volontairement, en quête d’auto-affirmation, et tout en sachant pertinemment qu’un homme décent, même costaud, ne lui donnera jamais un coup de poing.

En 2009, Obama présentait ses excuses aux musulmans, mais cela n’a pas pu désarmer «Al-Qaïda». L’année dernière, après l’attaque contre l’ambassade américaine du Caire, la secrétaire d’État Hillary Clinton « exprimait ses regrets » quant à la sortie d’un film insultant la dignité religieuse ; lorsque, à la suite d’une attaque soigneusement planifiée par des terroristes à Benghazi provoquait la mort de l’ambassadeur américain, l’administration Obama déclarait qu’il s’agissait d’une attaque spontanée des mêmes citoyens, profondément insultés dans leurs meilleurs sentiments religieux. Il semblait que cela pourrait servir d’une leçon, mais voilà : le lundi après l’explosion à Boston le gentil président Obama n’a même pas prononcé le mot «attentat».

Dans cette ambiance, la recherche des bonnes grâces du Kremlin, c’est une bagatelle. Les gens honnêtes ne peuvent en principe pas comprendre, que les fanatiques et les voyous ne sont pas enclins au compromis, et que chaque compromis pour eux n’est qu’un prétexte pour une nouvelle agression. D’autant  plus que la Russie n’est pas un acteur international majeur et qu’elle n’est pas la première préoccupation des États-Unis.

Le président Obama continue de penser que s’il prend Poutine dans le sens du poil, il gagnera en échange son soutien sur le dossier Iranien, et cela parce qu’Obama lui-même aurait agit ainsi. Et chaque fois, quand, en échange d’une faveur, ses conseillers enverront une lettre personnelle au ministre délégué des Affaires étrangères, le président Obama considérera que la prochaine fois il faudra être plus zélé encore envers ces braves gens.

Toutefois, cette particularité n’est pas propre au président Obama mais plutôt à la démocratie. Chamberlain et Daladier se sont comportés de la même façon à Munich.

Il faut dire que chaque fois que l’on compare le panel d’options politiques dont dispose un leader d’une société ouverte avec celle d’un dirigeant autoritaire, ce dernier gagne irrémédiablement. Le dirigeant autoritaire peut déclarer publiquement une chose et secrètement son contraire, comme l’Arabie Saoudite, officiellement opposée à l’intervention des États-Unis au Moyen-Orient, mais qui les supplie en réalité de bombarder l’Iran. Un Etat autoritaire peut très bien être en guerre avec l’Eurasie aujourd’hui, avec l’Océanie demain, tout en affirmant qu’il a toujours été en guerre avec l’Océanie. Aussi le dirigeant autoritaire peut-il réagir à une proposition de compromis comme bon lui semble. Un jour « merci », le lendemain « aller vous faire voir ».

Que ressort-il de tout ça? Rien du tout. Le problème de Poutine n’est pas l’état de guerre virtuelle permanent avec les États-Unis, qui au contraire lui permet d’avoir le sentiment de sa propre importance. Cette guerre est peu visible à l’extérieur de la Russie. Les mêmes guerres virtuelles motivées par les mêmes motifs idéologiques sont menées par le Soudan, la Bolivie, le Zimbabwe et j’en passe, dont les autorités raisonnent ainsi : «Je me bats contre les États-Unis, donc je suis important ». Donc le problème de Poutine n’est pas de perdre potentiellement cette guerre virtuelle. Oh non, le Kremlin bénéficiera à chaque fois d’une sorte de supériorité psychologique telle que celle précédemment citée de l’ivrogne méprisant et pitoyable.

La différence entre ces deux personnages : une fois satisfait d’avoir fièrement piétiné le brave homme dan le métro, ce fameux alcoolique ira s’installer sur un banc pour raconter ses exploits à ses camarades et expliquera comment il a donné une leçon à l’andouille qu’il avait en face de lui. L’andouille en question, elle, ira au boulot pour travailler dur.

Seulement voilà, il y a un obstacle majeur au comportement de Poutine : le gaz de schiste. Largement exploité aux US, il a déjà provoqué une chute vertigineuse des prix du gaz. Les conséquences seront identiques pour le pétrole grâce à l’exploitation prochaine de l’huile de schiste d’ici trois-quatre ans.

Avant que ce moment arrive et même après, le Kremlin aura toujours le plaisant loisir de réprimander des Américains et d’être grossier avec des conseillers d’Obama en visite personnelle.

 

Traduction : #Ligouchka

Source : Novaya Gazeta

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