La fuite des cerveaux en Russie

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La fuite des cerveaux est un sujet très vaste et il concerne chaque pays. Seulement il touche certains pays bien plus que d’autres, ce qui peut rapidement en faire un sujet de société. Sans avoir la prétention de l’exhaustivité, je m’intéresse ici à la fuite des cerveaux Russes.

Pour expliciter le concept de « brain drain », on peut simplement considérer qu’il s’agit d’une situation où une nation ou institution perd ses talents scientifiques, techniques, ou de leadership lorsque ces précieux cerveaux déménagent. Cette situation est souvent problématique dans les pays en développement, qui utilisent leurs ressources limitées pour éduquer les citoyens et voient ensuite migrer leurs « meilleurs élèves » vers les nations offrant des salaires plus élevés ou et conditions de vie plus attractives. La fuite des cerveaux est notamment connue dans les pays du tiers monde, qui perdent leurs jeunes diplômés qui préfèrent se diriger vers l’Europe ou les Etats-Unis. La première conséquence à long terme de cette fuite est une perte d’investissement que subit le pays d’origine des « fugueurs ». En effet, lorsqu’un étudiant décide de partir à l’étranger, le pays de départ perd l’intégralité du coût de la formation de cet étudiant, qui représentait, à la base, un investissement. Selon certaines estimations, lors de la période de 1999 à 2004, 25 000 scientifiques ont quitté la Russie, ce qui représente environ 6% du potentiel scientifique du pays.

Cette fuite concerne bien évidemment les jeunes en premier plan. La Russie est en mesure d’offrir de nombreux jeunes étudiants qualifiés notamment dans des domaines tels que l’informatique, la chimie, biologie, etc. Pourquoi ces chères petites têtes blondes s’en vont-elles plus aisément ? Tout simplement parce que les jeunes n’ont pas encore formé de famille, ils sont plus facilement prêts à partir car ils n’ont pas d’attaches. Ils sont également très ambitieux pour la plupart. Cela conduit à un important «vieillissement» des intellectuels. Ainsi, dans plusieurs établissements, l’âge moyen des chercheurs de la ASR (Accadémie des sciences de Russie, regroupant plusieurs instituts, laboratoires et cabinets de recherche) est de 60 ans ou plus, tandis que dans le début des années 60, il était de 38 ans.

« Les gens veulent vivre mieux – c’est clair et simple à comprendre. »

Etudiant à l’Université d’Etat de Moscou, j’ai pu rencontrer de nombreux étudiants désirant fuir la Russie, diplôme en poche. J’ai interviewé l’un d’entre eux, Alexey K., étudiant en 5ème année d’économie (spécialité méthode mathématique de l’analyse de l’économie). Il explique : “La fuite des cerveaux est une conséquence inévitable de la détérioration de la situation dans le secteur scientifique russe. Ils disent « Les scientifiques russes qui parlent couramment anglais ne sont déjà plus des Russes à part entière » – sous entendu, ils seront très prochainement aux States. Tout le monde veut construire une famille, donc ils ont besoin d ‘argent. En tant que scientifique en Russie, tu ne peux rien gagner. A partir de là, tu as deux options : soit arrêter de travailler dans ce domaine (parce que tu n’as pas assez de temps pour travailler dans les sciences et dans le business), soit partir dans un autre pays.

Il y a un autre cas, c’est celui des personnes jouissant de compétences pratiques – ingénieurs, médecins, etc. Oui, les ingénieures peuvent gagner beaucoup d’argent s’ils travaillent dans l’industrie des énergies (pétrole, gaz) et bien d’autres domaines. Mais généralement ils ne peuvent pas (à cause de la destruction de l’industrie de  l’aviaconstruction par exemple). Donc, finalement, les personnes bien éduquées qui ont un travail ne peuvent décemment pas offrir un bel avenir à leur famille. Et ils partent. Tous les autres ne croient pas  à l’avenir de la Fédération de Russie. Par exemple, la dernière réforme éducative a profondément touché nos écoles, a ouvert la porte aux fraudes, etc. La police, les médecins, l’armée – tout est en déclin. Les gens veulent vivre mieux – c’est clair et simple à comprendre. »

Malheureusement, le cas de M. K. est loin d’être unique. L’on rencontre tous les jours de brillants étudiants en économie, science politique, etc. qui sont absolument pessimistes quant à l’état de leur pays et sans espoir. Ils prévoient tous de s’installer aux Etats-Unis, en Europe, Israel, Asie, et Amérique Latine. Sergey Mikhaïlovitch Brin, créateur de google, a lui aussi abandonné sa mère patrie pour rejoindre les Etats-Unis et ainsi être un des plus grands innovateurs et des plus riches entrepreneurs.

Pour Mikhaïl Gorbatchev, dans une interview réalisée par Audrey Pelé dans le Figaro, le manque de démocratie engendre la fuite des cerveaux de Russie. «S’il y a une renaissance du projet démocratique, les gens cesseront d’émigrer et reviendront» s’ils ne «dépendent plus du tsar, du premier ministre», annonce-t-il.

Pendant que la classe moyenne Russe déserte la plus grande nation du monde à la recherche d’opportunités et de liberté ailleurs, l’Etat se réveille et des réformes sont dans l’air. Tentons d’expliquer ce que fait le Gouvernement concrètement pour empêcher cette conséquente fuite des cerveaux.

Pour cela, il faut comprendre les réelles causes de ces départs en masse.

Bien entendu, premièrement, la chute de l’URSS, ayant pour conséquence l’ouverture réelle des frontières. Une importante vague de départs des élites scientifiques a marqué la Russie dans les années 90. En effet, la Russie a officiellement perdu plus d’un demi million de scientifiques et programmateurs scientifiques depuis la chute de l’URSS en 1991. De plus, les difficultés objectives liées à l’effondrement de l’Union Soviétique, ont été largement ignorées. Les salaires dans le domaine de la science est restée à environ 15% inférieur à celui de l’industrie, par rapport aux pays développés.

Ajoutons à cela un mauvais approvisionnement de matériel et de la base d’équipement, manque d’attention de l’Etat vers la société en termes de recherche, les bas salaires comme jeune chercheur et spécialiste de l’enseignement supérieur, la mauvaise intégration de la science fondamentale avec les secteurs publics et privés, le statut peu prestigieux de scientifique en Russie.

Youri Tchernikov, est docteur en sciences historiques, professeur, président du Congrès de l’intelligentsia de l’Altaï, directrice de l’Altaï École d’études politiques. Sa remarque pertinente fait foi de synthèse de tous les témoignages recueillis pour cet article : « Si l’on ajoute à cette menace constante qui pèse sur les civils en Russie d’actes de terrorisme, la tyrannie des bureaucrates, ce qui réduit la liberté de parole, contraire à la Constitution, l’abolition des élections des gouverneurs et ainsi de suite. et ainsi de suite – facile de comprendre pourquoi beaucoup de gens perdent la foi en un avenir meilleur. » (http://ashpi.asu.ru/kiak/brainflow.html)

Drain Brain, Drain Gain ?

 

« La fuite des cerveaux est un phénomène très bénéfique, il a permis à la science russe de s’intégrer à moindres frais dans la science occidentale. Qui plus est, de nombreux centres occidentaux ont adopté, à cause de cela, l’idéologie russe de recherche « , a estimé le chercheur Mikhaïl Kovaltchouk, directeur du Centre de recherche nucléaire Kourtchatov. Ce point de vue est intéressant ici. K. a d’autant plus raison que la fuite des cerveaux est en net recul, dans la sphère scientifique du moins, grâce à l’intensification de la coopération internationale. En réalité, le rapport des Russes à l’émigration est en plein bouleversement. Le pays s’étant ouvert, beaucoup de jeunes font l’expérience des échanges universitaires et c’est ainsi que le « fantasme » de vivre à l’étranger se perd.

Le Gouvernement Russe tente de trouver une solution à cette situation. Medvedev notamment, réalise un discours en Avril 2011 où il se rapproche de la classe moyenne et promet plus de moyens donnés aux scientifiques ( ?). Concrètement, cela passe par l’augmentation des salaires pour les scientifiques et l’augmentation de l’attractivité du scientifique dans la Fédération de Russie. En 2009 déjà, le ministre russe des Sports, du Tourisme et de la Jeunesse Vitali Moutko avait annoncé que lors des trois années précédentes, le nombre de jeunes partant à l’étranger à la fin de leurs études supérieures a diminué de quatre fois.

Durant la première moitié de 2011 dans le cadre de l’émigration professionnelle a quitté la Russie environ 800 experts scientifiques, dont près de la moitié allé à l’étranger des centres scientifiques et les entreprises à court terme des arrangements temporaires. Ce chiffre est 3-4 fois inférieure à ce chiffre pour 2010, selon une étude menée par l’Association nationale d’innovation et de développement des technologies de l’information (Nairit).

Le programme innovateur « Skolkovo » mis en place par Medvedev lui-même dans le cadre de réforme éducative est un exemple de succès notable. Le Président Russe a en effet ouvert une école de management dans la banlieue de Moscou, correspondant à un projet basé sur un partenariat public-privé dans le cadre des projets prioritaires du programme du Gouvernement de la Fédération de Russie. Les grandes banques d’investissements étrangères s’entousiastent autour du projet. En effet, En bref, ce programme de modernisation et de développement innovant nourrit de nombreux espoirs chez les investisseurs du monde entier. Les géants américains Cisco et Boeing ainsi que la corporation finlandaise Nokia et l’entreprise néerlandaise Philips, etc., entendent y participer. La compagnie de télécommunications Cisco est décidée à placer un milliard de dollars dans sa réalisation à l’échelle d’une dizaine d’années. De même, les géants chinois s’intéressent elles aussi au projet. Toutes les grandes institutions financières : depuis les banques d’investissements Merrill Lynch, Goldman Sachs, Deutsche Bank sont en quête de place dans le projet innovant. Au final, Plus de 36 milliards de roubles y seront investis dans les trois ans à venir. Bien entendu, les investisseurs comptent sur les bénéfices !

Afin de pallier la fuite des cerveaux, Medvedev met en place un projet énorme qui non seulement détient suffisamment d’arguments en poche pour faire rester les Russes, mais pourra aussi capter les cerveaux d’ici et d’ailleurs !

Célia Mascré

#Ligouchka

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